Interviews
Interview de Colette CERTOUX
Points de vue sur… 50 ans de plaisance côtière en Méditerranée
IL TAIT UNE FOIS…
DES VIS À L’UNITÉ DANS UN TIROIR EN BOIS
Du quincailler en blouse grise au "ship" d’aujourd’hui qui vend ses vis dans des sachets en plastique mais aussi les derniers nés de l’industrie électronique, il y a tout un monde… et seulement quelques années. Les professions de l’entretien et de l’équipement du bateau ont considérablement changé, dans le sens de la spécialisation et de la professionnalisation.
COLETTE CERTOUX
Membre du bureau exécutif de la Fédération des industries nautiques
Directreice générale de Carène Service – La Grande Motte
CABOTAGES : Quels ont été les grands changements chez les accastilleurs ?
Le premier changement de notre profession qui ait accompagné le développement de la plaisance a été le transfert de l’activité de Paris aux ports de France. Dans les années 1960, les gros shipchandlers étaient dans la capitale. Cela peut paraître étrange aujourd’hui, mais c’est ainsi. Dans les ports, il y n’y avait que des quincailleries plus ou moins spécialisées marine et des coopératives de marins pêcheurs pas toujours ouvertes aux plaisanciers. Dès que les ports ont commencé à se remplir de bateaux de plaisance, les shipchandlers ont suivi. Bien évidemment, surtout en Méditerranée où beaucoup de ports ont été créés de toute pièce entre 1960 et 1980, les "ship" ont eu tout de suite pignon sur rue en bord de quai. Bien sûr, il reste des boutiques où l’on trouve des vis à l’unité dans des tiroirs en bois, il y a aussi des accastilleurs très spécialisés qui vendent sur catalogue ou par Internet, mais l’essentiel du marché de l’accastillage, de l’accessoire, du matériel de sécurité et de la quincaillerie marine est organisé par de grandes centrales d’achat (Bigship, Accastillage Diffusion, Uship etc…) qui s’approvisionnent auprès de fournisseurs spécialisés qu’ils rencontrent dans de grands salons d’équipementiers, comme celui d’Amsterdam. À échelle mondiale, c’est un peu le travail des anciennes coopératives.
CABOTAGES : Et pour la mécanique marine ?
L’entretien des bateaux et la mécanique nautique ont suivi une évolution vers la spécialisation. Autrefois, c’est le garagiste du coin qui s’occupait aussi bien des voitures que des bateaux et de tout ce qui avait un moteur. D’ailleurs, certaines marques automobiles avaient des versions marinisées de leurs moteurs. C’était le cas de Renault avec le moteur de la fameuse Dauphine, puis, plus tard, du moteur Indenor, filiale de Peugeot, mais aussi, pour les Anglais, des Perkins, etc. Aujourd’hui, les grandes marques de moteurs marins n’ont plus guère de lien avec les firmes automobiles. Même les Volvo, dont les moteurs marins appartiennent à la filiale "Trucks" de la marque, n’ont rien à voir avec ceux des automobiles. L’évolution a donc été vers la spécialisation et la professionnalisation de nos métiers, que ce soit dans l’accastillage ou dans la mécanique marine. Il y a eu des gens vraiment formés pour cela, ne faisant que cela. La grande évolution est celle-là.
CABOTAGES : Les demandes des plaisanciers ont-elle vraiment changé ?
Bien évidemment, l’arrivée de l’électronique marine grand public a été pour nous tous un changement important et rapide. Et là, la demande des plaisanciers a suivi, bien sûr, celle des consommateurs en général. Ils ont été sensibles aux nouveaux produits du marché. Mais nous avons constaté qu’après une période où nos clients auraient été tentés par le superflu, ils ont rapidement abandonné le gadget pour se concentrer sur l’essentiel, notamment les équipements de sécurité. Les gens viennent nous demander conseil et, à la différence d’un supermarché, nous sommes là pour les aider à faire les bons choix. Ce sont des gens que nous côtoyons toute l’année.
Ce qu’il y a eu de vraiment remarquable dans les deux dernières années, a été l’engouement des plaisanciers pour les produits écologiques. Il est vrai que la législation pousse à avoir des bateaux de plus en plus "propres", mais de leur initiative personnelle les clients nous demandent des lessives et des nettoyants, mais aussi des antifoulings, des peintures "certifiés" ! La certification n’est pas encore très au point et la limite est aujourd’hui fixée à 80% de produits biodégradables. Pour notre part, nous poussons vers 100%.
CABOTAGES : La crise est passée par là. Peut-on y voir des aspects positifs ?
Aucun. Certains ont parlé d’assainissement de la profession. Si cela signifie la disparition des entreprises fragiles, je ne vois pas d’assainissement là-dedans. La crise nous a frappés de plain fouet et tout de suite. Après une bonne saison 2008, dès la rentrée, ça a été la chute brutale. Les professionnels de l’entretien et de l’équipement du bateau ont du licencier dix à vingt pour cent de leur personnel. Que peuvent faire ces gens pour retrouver du travail quand toutes les entreprises du secteur sont dans le même cas, dans tous les ports ? Les choses redémarrent actuellement, heureusement. Pour l’avenir, nous ne pouvons être qu’optimistes. La plaisance va continuer son essor. À cette nuance près que contrairement aux constructeurs de bateaux qui peuvent vendre en Chine ou dans les Émirats ce qui ne trouve pas acquéreur en Europe ou aux Etats-Unis, nous sommes dépendants de la bonne santé de l’économie régionale.


















