Destination Corse
Macinaggio, moulins, tours et marins du cap
Un jour, une nuit de traversée. Le jour se lève. Dans le levant, la Corse émerge. Le vent aussi. Mistral ou Libeccio, ce qui souffle d’ouest ou du nord rend inconfortable la baie de Saint Florent et le versant oriental du Cap Corse. Le contourner est prudent. C’est aussi l’occasion d’une belle découverte.
Pas de langoustes ce soir à Centuri. Le Libeccio forcit et lève un méchant courant côtier. Une invitation à se mettre à l’abri du vent d’ouest. Il en va ainsi avec la météo. Privés d’une halte gourmande et du charme du petit port ouvert à tout vent, décidons, prudents, de gagner -Macinaggio, la marine de Rogliano.
Cap à l‘est l’étrave ouvre alors la route littorale des tours, balisée de ces amers de pierre, symboles de l’île que les Grecs appelaient Kallistè, la Plus Belle, et les -Génois la Superbe.
Plus prosaïques, les Phéniciens la nommaient Kyrnos. Kyr désignant un cap ou un promontoire, on l’associe librement au Promontoire Sacré, nom que les Romains lui attribuèrent et à notre choix d’une première navigation vers sa presqu’île.
Le somptueux caillou, fiché dans ce coin de Méditerranée a de tous temps séduit le voyageur.
Bien avant de se laisser voir, la Corse charme le navigateur. Tels les sirènes d’Ulysse, les vents ivres de ces parfums capiteux qu’ils respirent sur Kyrnos soufflent ses fragrances vers le large.
Véritable taillemer de quarante kilomètres sur quinze le Cap Corse, isula inde – île dans l’île – s’étire dans un crawl magistral plein nord vers le golfe de Gênes nous rappelant que l’insularité actuelle de ce petit paradis arraché au massif continental de l’Estérel n’a que cinq millions d’années.
Longeant les étonnantes géométries ondulatoires des affleurements côtiers de cet Élysée de la géologie comme un spécialiste l’avait qualifié en 1820, le bateau approche le bout de ce doigt pétrifié de la Corse, distant seulement de quelques milles des îles italiennes de Capraia et -d’Elbe. Ce cap, c’est un môle pour s’amarrer, mais aussi un plongeoir qui a propulsé sur toutes les mers du globe ces grands navigateurs que sont les Capcorsins, transporteurs et commerçants infatigables, chercheurs d’aventures ou poursuivant un rêve d’Amérique.
DE LIGURE À TYRRHÉNIENNE
On a laissé derrière Capo Grosso, coiffé de son sémaphore, puis la marine de Tollare avec sa tour ronde en surplomb, blanche au milieu d’un petit groupe de maisons basses. Ce charmant mais minisccule abri n’est pas assez sûr par ce temps.
La mer Ligure devient Tyrrhénienne, transition secrète et houleuse que ponctue à bâbord et à un mille des roches l’île de la Giraglia, extrême Nord des terres à 43°01,67’ N, 9°24,39’ E.
Ce rocher de serpentine verte doit en partie son léger manteau végétal à la terre du cap, jadis apportée à force d’homme pour y établir 45 journées de vigne, 450 ares de terre arable. Peine perdue. Le fruit de Dionysos ne s’y cueille plus et personne ne vient gravir les 104 marches qui donnent accès au joli phare à soubassement blanc, le plus puissant de Corse avec une portée de 29 milles.
Construit en 1839 et allumé en 1848, il est désormais automatisé et jouxte une tour génoise pièce essentielle et stratégique de l’échiquier de surveillance qui en comptait quatre-vingt dix, établi dès le début du XVIe siècle sur tout le littoral corse.
Pisanes, rondes génoises, carrées, il est difficile de déterminer l’origine de ces tours que l’on dit indistinctement “génoises“.
Il y avait celles des hameaux, nombreuses, construites sur le même modèle, avec leur couronne de mâchicoulis et leurs archères pour seules ouvertures. La population, soumise aux raids turcs et barbaresques, y trouvait refuge.
Quant aux tours de guet établies à partir de 1531, on en comptait une trentaine pour le seul cap. L’entretien d’une flotte militaire par les Corses étant au-dessus de leurs moyens et Gênes n’engageant ici que deux galères, on construisit des tours en augmentant la taglia - la taille - payée par les insulaires.
Elles sont, d’après la description qu’en fit en 1852 le journaliste Victor Arduin-Dumazet « rondes mais pas toujours, légèrement coniques, hautes de douze à dix-sept mètres, larges de dix à la base et de sept au sommet, avec un premier étage voûté qui abrite un logement confortable et un deuxième qui supporte une plateforme garnie d’artillerie, elles n’ont qu’une entrée étroite, seulement desservie par une échelle mobile. Les tours ont un objectif essentiel : signaler le soir, après l’Ave maria, la présence (ou l’absence) de navires sur la mer. Chaque soir les gardiens des tours jouaient sur le nombre de feux pour alerter (ou rassurer) les populations, un feu signifiant la mer est libre, deux signalant deux navires à l’horizon et allumaient un feu en plus pour chaque voile aperçue ».
Chaque tour de guet devait être visible de la suivante de sorte qu’en une heure toute l’île était informée d’un danger. L’obligation était de monter avant le lever du jour sur la plateforme pour observer la mer et de répondre aux signaux des navigateurs.
On imagine, à l’instar de nos gardiens sémaphoriques, la garnison de la Giraglia livrée à la mer et aux vents ici particulièrement vifs, contenue là, des mois durant avec pour autorisation de sortie, règlement oblige, le seul ravitaillement et aller chercher la solde… à un mille du petit port de Barcaggio qui lui fait face, au bout de cette plaine basse et plate, de cette plage aux dunes de sable fin.
Garde-manger et prison, chaque tour était le bureau des Douanes et des Affaires maritimes, la Perception, un lieu où se traitaient questions et trafics divers.
Les douaniers avaient aussi leurs chemins. Les amoureux des balades littorales, amenés par les bateaux de promenade, peuvent y choisir de crapahuter vers Macinaggio à l’est ou bien vers l’ouest pour gagner Centuri… sur un chemin de terre pour lequel de bonnes chaussures, des mollets couverts (épines !), chapeau et réserve d’eau sont requis.
Passée la Giraglia entre île et continent (courants !), doublons la pointe d’Agnello, pointe nord du cap Corse, et incurvons progressivement notre route vers le sud-est. Sur un piton rocheux se dresse la tour d’Agnello, dite aussi “Tour aux Effraies“ où nichent les oiseaux de nuit. C’est la porte d’entrée vers le Canal Corse, la Turrenikon Pélagos (Mer des Étrusques) des Grecs, baptisée plus tard la Tyrrhenum Mare par les Romains, couloir maritime stratégique très fréquenté et aux profondeurs abyssales.
Juste derrière, la baie d’Agnello offre par beau temps un joli mouillage, autrefois concédé par l’Évêque de Milo aux corsaires turcs et barbaresques « qui pouvaient faire aiguade et y relâcher à condition de n’avoir aucun commerce avec les populations voisines… ». Ce privilège s’est éteint avec la construction de la tour.
Déjà un peu abritée du vent d’ouest, la côte est un nouvel enchantement d’anses et de baies, de sables blonds ou noirs, de petites criques de sable blanc. La Cala Francese puis la Cala Genovese baignées de transparences vertes et bleues, terres saupoudrées des cocons roux de la posidonie que la mer et le vent roulent et tissent inlassablement.
On découvre maintenant la rade de Santa Maria della Capella où Pascal Paoli renonça à construire le port de la Corse indépendante car la rade foraine est barrée par un haut fonds. C’est un beau mouillage si on prend garde aux roches affleurantes.
Là, une tour singulière. La Tour fendue, la seule parmi toutes à avoir été construite les pieds dans l’eau vient contredire l’idée des architectes militaires qui voudrait que la rotondité offre moins de prise aux boulets de canon. Ceux de l’amiral anglais Nelson ont fait mouche et la tour fendue par la précision de ses tirs dévoile ses éléments de constructions que surmontent encore une Gardiola.
À terre, sous un carré de vigne oublié on devine la petite chapelle romane Santa Maria bâtie au XIe siècle. Elle est vide, mais il faudra revenir à pied pour apprécier sa double abside et le cirque éblouissant à la végétation luxuriante où elle se cache.
Senteurs du maquis, odeurs de mer, parfums de campagne... sur la plage on trouve aussi les bouses des vaches qui paissent librement au-dessus de l’étroit cordon littoral et viennent de temps à autre rêver face à la mer.
Poursuivons les tours et détours des tours. Après la Giraglia et l’Agnello, laissons-nous pousser vers la troisième du groupe dit “des trois Tours” qui, comme les mousquetaires, étaient quatre, avec celle de Santa Maria.
LA TOUR DU FENOUIL
Quelques siècles plus tôt, avant même que nous arrivions à notre destination de Massinaggio, Bastia aurait déjà été avertie qu’une voile suspecte faisait route.
Cette “génoise” se trouve sur un petit archipel constitué de trois îlots. Comme leurs appellations l’indiquent, Mezzana est au milieu des trois, A Terra se trouve à seulement 200 m du rivage, et le plus grand et le plus éloigné doit son nom de Finocchiarola, autrement dit “fenouil” aux parfums qu’il exhale. C’est lui qui porte les ruines de l’ancienne tour.
La Finocchiarola est désormais une réserve naturelle où le goéland d’Audouin, si rare en Méditerranée, vient se reproduire. Afin d’étendre son territoire à d’autres zones, on cherche à le séduire par des leurres en plâtre, visibles de la mer pour peu qu’on s’approche un peu (cailloux !). L’oiseau rare y côtoie cormorans huppés, puffins et hérons cendrés, faucons pèlerins et crécelles mais aussi les petits ducs du maquis, amateurs de rongeurs. Du beau monde.
Ces trois jardins, à proximité desquels on a retrouvé nombre d’amphores de l’époque où l’île était province romaine, sont aussi l’escale de nombreux migrateurs qui posent leurs pattes ici sur la plus petite marguerite d’Europe (attention, ne pas effeuiller !), une endémique qui se plaît au milieu du fenouil et du poireau sauvage et dans ce maquis où dominent le Genévrier de Phénicie, la Bruyère multiflore et arborescente, lentisque, myrte et romarin, ciste de Montpellier et colectomie.
La route s’incurve vers le sud (ne tentez pas de passer entre les îles et la côte, sauf bateau à fond plat !). Une plage, un promontoire, une plage, encore. Sur la hauteur, des promeneurs. Jouir de ces petits paradis peu fréquentés, parmi lesquels on dénombre de petits marais, véritables pouponnières grouillantes d’un monde aquatique inénarrable, suppose une bonne marche par le sentier douanier et les plages du village.
Sur ces dernières, la posidonie détachée de sa prairie sous-marine vient s’entasser en un tapis gris, si épais et si doux à l’œil comme aux pieds qu’on dirait d’énormes peluches oubliées là par quelque géant.
Autrefois, les moines du couvent de Saint François venaient la récolter pour bourrer leurs paillasses. Les ballots étaient charriés vers les hauteurs, là où l’on aperçoit maintenant les nouveaux moulins à vent, ces éoliennes blanches qui coiffent la crête à 300 m d’altitude et poursuivent la tradition : le nom de Macinaggio a la même racine que macinato qui signifie moulu en Italien, et que moulin.
LE NAUFRAGE DE L’AMOUR
Le couvent Saint François a été le refuge de l’Impératrice Eugénie de retour d’Egypte sur l’Aigle, le yacht impérial pris dans une tempête. Elle témoigne dans ses écrits de l’accueil charmant de Madame Lucchetti, qui élevait des vers à soie dans les anciennes cellules des religieux. Mais la rumeur de l’histoire dit aussi qu’en fait de fortune de mer, l’impératrice avait un amant. Qui a dit que l’amour finissait toujours par un naufrage ?
Dernier coup d’oeil avant de vous consacrer à la manoeuvre d’atterrissage : au-dessus du couvent, trois pics, trois villages en hémicycle et le magnifique couvent qui épaule une église conventuelle hélas ruinée. « Des patrons des barques m’ont assuré être venus de Livourne à vue sur le portail de l’église qui est fort élevé » écrivit Miss Thomasina Campbell dans ses Notes sur l’Île de Corse à la fin du XIXe siècle.
Doux abri que Macinaggio, marine de Rogliano, qui fût au XVIIIe siècle le port principal du cap Corse, d’où partait le courrier pour la France
(Pascal Paoli écrivit plus de quinze mille lettres !), d’où Damiano Lucchetti a sauvé du naufrage les précieuses collections de tableaux du cardinal Fesch et où ont débarqué Pascal Paoli en 1790 et, trois ans plus tard, Napoléon Bonaparte.
Derrière la pointe de la Coscia qui ferme la rade, un bon mouillage par ce temps, Tamarone, la plage de Macinaggio.
MARINS DU CAP CORSE
Le petit port moderne a été aménagé en 1971 sur le site où quatre siècles plus tôt en 1571, les felouques chrétiennes se sont illustrées durant la guerre contre les Turcs. En 1620 les Génois ont construit le premier port.
En 1750 est installée une digue en partie transportée depuis Toulon par… l’occupant français aux ordres du Marquis de Cursay et détruit plus tard par les Anglais.
À 40 milles de l’île d’Elbe, très apprécié par les plaisanciers italiens, le port de plaisance le plus proche du continent où l’accueil est plus qu’aimable, offre 600 anneaux et une zone technique.
Macinaggio cache bien son passé exceptionnel que l’historien Philippe Lucchetti, réveille en contant le destin singulier de la marine à voile : « Les bateaux, les pinques, naviguent à l’année, même durant les équinoxes et seul l‘équipage, le plus souvent familial, change.
On y trouve père, grand père, novice. Le Pinque, le pinco génois, est une barque non pontée, proche de la Tartane, un gros bateau de charge de 200 à 300 tonneaux, gréé en chébec aux voiles latines ou équipé d’antennes et de vergues portant des voiles auriques. L’arrière est équipé d’un tape-cul. Peu naufragent. Les marins du cap Corse sont de magnifiques professionnels et de grands commerçants. Pas seulement pour échanger de l’argent contre des marchandises, mais pour naviguer. Ce sont des transporteurs avant tout ». Alors que l’on dit les Corses ont une aversion pour la mer par où arrivaient leurs ennuis - invasions et maladies - les Capcorsins sont des coureurs de mer. Si certains ont fait fortune à l’étranger, beaucoup ont été ruinés par la la marine à vapeur dont les navires, trop gros, se sont déroutés vers Bastia.
Aujourd’hui, le port est surchargé en période estivale. On le comprend. Chanceux, vous serez amarré au coeur du charmant petit village, si accueillant avec ses restaurants, boutiques en front de mer dont une bonne librairie pour ceux qui sont curieux de connaître mieux nos hôtes. Alors, n’attendez pas la fin du jour pour vous présenter à Macinaggio : «À chi primu’junghje, primu macina !» dit le proverbe corse. Le premier arrivé au moulin est le premier à moudre...
- Emma Chazelles

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