Jules Verne 7 et 9, alias Prôtis et Gyptis
PLANS, MATÉRIAUX, ET TECHNIQUES
ANTIQUES POUR LES RECONSTRUIRE
2009-2013 : saison Haute Couture pour l'archéologie navale et le Centre Camille Julian qui prépare dans l'enceinte des chantiers Borg ce qui est déjà considéré comme un événement maritime et scientifique majeur. Le projet Prôtis sera présenté dans le cadre des manifestations prévues en 2013, l'année Marseille-Provence Capitale Européenne de la Culture. Gageons que le Vieux Port rayonnera comme au temps de son avant-garde, il y a 2.600 ans.
L'histoire qui nous intéresse commence en 1993 avec les fouilles effectuées en préalable à des travaux d'aménagement prévus Place Jules Verne. Elles révèlent des vestiges de la ville grecque archaïque et, surprise, des épaves de bateaux: deux navires de l'époque hellénistique, retrouvées serrées l'un contre l'autre, sans doute abandonnées près du rivage au VIe av J.-C. et cinq épaves romaines. Les fouilles mettent aussi à jour un chantier de construction navale du IVe siècle av J.-C. et des entrepôts qui lui sont postérieurs (IVe au Ier siècle av J.-C.).
Selon les chercheurs, les navires ont été construits et ont navigué dans la seconde moitié du VIe siècle av J.-C., soit deux ou trois générations seulement après la fondation de la cité maritime par les Grecs de Phocée.
BOIS COUSU AU POINT DE CROIX
Sous la direction de Patrice Pomey, responsable des fouilles et de l'étude des épaves, l'équipe d'archéologie navale du Centre Camille Julian (Maison de la Méditerranée et des Sciences de l'Homme, Aix-Marseille Université - CNRS) identifie notamment les éléments d'un petit navire de commerce et d'une grande barque côtière, utilisée communément à cette époque pour la pêche au corail. Elles sont référencées respectivement Jules Verne 7 et Jules Verne 9. 
Enfouies dans les sédiments du vieux port qui en ont permis l'état remarquable de conservation, elles présentent, pour la première fois au monde, les ligatures végétales habituellement disparues, utilisées à cette époque pour l'assemblage des structures. La petite barque Jules Verne 9 est un bateau entièrement cousu et même au point de croix !
L'autre découverte remarquable tient à l'assemblage de Jules Verne 7, petit navire marchand de 16 m de long sur presque 4 m de large : il est de construction mixte, témoin d'une phase transitoire (fin de la seconde moitié du VIe siècle av J.-C.) dans l'évolution des techniques de construction. On y trouve à la fois des tenons et des mortaises chevillées pour le bordé, des clous pour la fixation de la membrure, et des ligatures végétales pour les extrémités avant et arrière. Les réparations ultérieures ont également été cousues.
OUTILS ET GESTES ANTIQUES
« Sa section est arrondie et ses extrémités élancées. Propulsé par une voile carrée, sa capacité de charge était d'environ 12 t et ses capacités nautiques suffisantes pour des navigations transméditerranéennes » précise le dossier scientifique.
L'idée est de reconstruire ces deux navires à l'identique, en utilisant les techniques de l'époque et de les faire naviguer pour la grande fête m
arseillaise de 2013.
Mais plusieurs maquettes vont être réalisées avant de travailler à l'échelle 1. D'abord celles des vestiges au moment de leur découverte, puis celles de leur remise en forme au 1/10e, auxquelles succèderont les réalisations au 1/5e à partir d'un gabarit en carton qui préfigurera enfin la réplique. L'équipe de Robert Roman, ingénieur d'Etude CNRS, en charge de la réalisation et de la coordination technique ne s'arrêtera désormais qu'à la fin de la reconstruction finale de ces deux trésors du patrimoine naval.
Folie douce et travail de titans, les associés sont lancés dans une aventure tout aussi romantique que scientifiquement ambitieuse et techniquement folle. Car, pour eux, il ne s'agit pas de construire un bateau "à la manière de", mais de s'assurer que non seulement les plans sont exacts mais aussi que chaque matériau utilisé est exactement le même que celui d'origine et que les gestes sont eux-mêmes la réplique de ceux qui a fait naître ces deux navires.
Il faudra vérifier mille hypothèses, parfaire ou fabriquer les outils et retrouver le tournemain des artisans pour réinventer la carène, le gréement, la voilure, l'accastillage, la gouverne… qui ont déjà nécessité en amont des mois de un travail de recherche.
« La mise en œuvre de cette reconstruction requiert de vrais talents, tant dans la maîtrise des techniques que celle des processus innombrables à vérifier », indique Robert Roman qui recherche aussi tous les matériaux nécessaires, tels qu'à l'époque : cordelettes de ligatures, clous coulés et forgés, toiles de lin pour les voiles, chanvre pour les cordages, résine et cire pour l'étanchéité, plomb pour les anneaux de cargue, roche pour les jas d'ancre… et l'approvisionnement en bois. Les arbres, choisis avec soin, seront coupés à l'automne 2009. Et reste encore en question le choix d'une couleur pour la peinture de la coque… La science n'exclut pas l'imagination. Ces bateaux font rêver.
CHANTIER OUVERT AU PUBLIC
Ce qui ne se passe pas à la Maison des Sciences de l'Homme d'Aix en Provence a lieu au chantier naval Borg. Cette entreprise de restauration et de construction de bateaux de tradition créée il y a 50 ans dans l'anse du Pharo va être le théâtre de la renaissance des deux bateaux et le laboratoire technologique de la charpenterie maritime phocéenne. Il devrait accueillir des élèves du Lycée professionnel de la mer Poinso-Chapuy et recruter des stagiaires en formation au métier de charpentier de marine.
Quand les deux bateaux vont-ils pouvoir naviguer ? La construction de Jules Verne 9 devrait prendre une année et demi et il en faudra une de plus pour le Jules Verne 7. D'ici là, des expositions temporaires sont programmées au chantier pour suivre la construction, au m
oins aussi intéressante que la navigation future.
Pourtant, celle-ci est une autre aventure scientifique. Pour Patrice Pomey et Robert Roman faire naviguer ces merveilles, c'est amasser mille nouvelles informations sur la navigation antique. Et, pour en évaluer les qualités nautiques et la résistance à la mer, quoi de mieux que de refaire, à l'envers, le trajet qui a conduit Prôtis de la Cité-Mère de Phocée en Asie Mineure jusque dans la baie du Lacydon.
Il ne s'agit pas d'une simple croisière, on s'en doutait, mais d'archéologie expérimentale. Après les premières navigations, viendra le temps de l'armement au commerce pour étendre le champ des recherches aux condition de vie et de travail des équipages de l'Antiquité.
NAVIGUER "À L'ANTIQUE"
Comme ils vont ouvrir le chantier de construction au public, les initiateurs du projet feront partager la navigation à bord de ces deux navires qui, pour n'être pas anciens, n'en sont pas moins patrimoniaux. La partie pédagogique est porté par l'association ARKAEOS et soutenu par le musée d'Histoire de la ville qui expose deux répliques des épaves d'origine. À voir absolument !
Il est envisagé, après 2013, de proposer des sorties en mer aux scientifiques mais aussi à des groupes scolaires et des curieux en tout genre pour une initiation à la navigation « à l'antique". 
Jules Verne 9 rebaptisé Gyptis en souvenir des amours fondatrices de la belle Gauloise avec Prôtis, le marin grec (voir pages 4 et 5) naviguera dans la rade, autour des îles du Frioul et dans les calanques. Pour des raisons liées aux capacités nautiques de cette barque de pêche côtière très effilée (un peu moins de 10 m sur presque 2 m), aucune navigation plus lointaine n'est prévue.
Quant à Jules Verne 9 rebaptisé Prôtis, devrait quant à lui effectuer diverses navigations hauturières, équipé et chargé comme la navire marchand qu'il est.
Marseille,qui a commencé à prendre soin de ses barquettes traditionnelles a, semble-t-il, décidé de s'affirmer comme un port de patrimoine maritime. L'intérêt économique direct est grand et les retombées d'image importantes. Après l'arrivée en juillet 2009 de la reconstitution d'une birème Phocéenne fabriquée en Turquie, le départ pour la Turquie de la réplique exacte d'un navire marchand de l'époque de Prôtis fabriquée à Marseille est un joli symbole d'une très antique forme mondialisation, du temps où le monde se limitait à la Méditerranée, du temps où rustres Gaulois et raffinés Grecs faisaient alliance et créaient des cités.
Emma Chazelles

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