Bons baisers du Grau du Roi
Le Grau du Roi Escales, deux rives deux vies.
À l’embouchure du capricieux Vidourle venu desCévennes et au débouché de la Grande Roubine qui passe dans les marais salants d’Aigues-Mortes, le Grau du Roi est un vivant port de pêche et une charmante petite ville.
Du large, avant même de distinguer le joli phare ‘‘de ville’’ du Grau du Roi, c’est le château d’eau que l’on voit. Utile, mais de peu d’intérêt à part l’évocation d’un verre à Whisky sour comme en buvait ici Ernest Hemingway...
N’approchez pas au milieu de l’après-midi quand les chalutiers tournent en rond en attendant l’ouverture du pont tournant pour se précipiter dans l’étroit chenal. C’est très beau à voir des quais, plus mouvementé en bateau. Attendez l’ouverture de dix-huit heures en regardant la lumière oblique du soleil frapper les pyramides de la Grande Motte. De quoi convaincre les plus réticents de la beauté de l’oeuvre de Jean Balladur !
Il ne reste alors qu’à viser la passe qui mène au port entre les deux amers que constituent l’ancien phare, à bâbord – rive droite –, et les immeubles récents qui s’élèvent en face à tribord – rive gauche du chenal qui coupe la ville en deux depuis... toujours , allant jusqu’à l’idée de deux communes distinctes avant qu’un pont ne scelle l’union des Graulens. Comme il n’y a aucune marée pour l’y pousser, le courant est toujours contraire, parfois fort. La ville est située à une double embouchure : celle du Vidourle, torrent cévenol aux crues soudaines (les Vidourlades, bien connues des habitants de Sommières !), et du canal maritime, la Grande Roubine, qui mène à Aigues-Mortes par les Salins du Midi.
La perspective rectiligne de l’ouvrage canalise aussi le regard qui se porte plus loin, vers la tragique Tour de Constance et les puissants remparts qui, derrière les montagnes blanches émergent des eaux roses des salines. Normal, le sort du Grau du Roi a toujours été lié au destin d’Aigues-Mortes. Successivement Grau des Consuls, Grau Henry, Grau du Roy (vers 1630), Grau Napoléon (sous le Premier Empire), Grau d’Aigues-Mortes
(utilisé régulièrement jusqu’en 1879, date de son autonomie), son nom a souvent changé. Plus mouvante encore est la côte, soumise aux caprices des courants et des tempêtes qui déplacent les bancs de sable dans la baie. Vous le savez, vous qui avez tourné au large de la côte entre l’Espiguette et Port-Camargue pour ne pas échouer. Quand le grau (passage) naturel n’avait pas encore été dragué et endigué (1278), les grands navires mouillaient devant, obligeant à utiliser une noria de barques pour charger et décharger les cales. Pour maintenir cette voie navigable, stabilisée par deux môles empierrés au XIXe siècle, l’histoire du Grau du Roi est indissociable d’une lutte permanente contre l’ensablement et les caprices de ce Rhône volage qui change si souvent de lit. De chaque côté des digues de l’entrée du port, des immeubles à droite, des résidences balnéaires plus basses à gauche. Autrefois, il n’y avait que des cabanes. Puis des maisons ont vu le jour, embryon d’un village de pêcheurs. La localité comptait cinq cents habitants en 1850, mille en 1900 (six mille en 2000). Puis, comme bien d’autres stations de la côte, au début du XXe siècle, le Grau du Roi a commencé à attirer touristes et curistes à la recherche des bienfaits de l’eau de mer. Les flux s’intensifient d’abord avec la prolongation de la ligne de chemin de fer Nîmes – Aigues-Mortes en 1873, puis la desserte du Grau du Roi en 1909. Cabines de plage, instituts divers... le Grau devient Station Balnéaire et Climatique par décret présidentiel en 1924.
Puis, avec les congés payés de 1936, c’est parti pour une toute nouvelle économie et l’urbanisme qui va avec. Si la pêche reste active, c’est désormais le tourisme qui mène la barque. Dans les années soixante-dix, le golfe du Lion rêve de grands projets touristiques aux dimensions urbaines, sociales et environnementales. Bien que la commune ne soit pas retenue parmi les projets de la mission Racine d’aménagement, l’architecte Jean Balladur, qui dessine la Grande Motte de l’autre côté de la baie, y crée au milieu des marais insalubres de l’Espiguette, une immense marina au plan de brocoli qui devient le plus grand port de plaisance d’Europe : Port-Camargue !
Double chance pour le Grau du Roi : des recettes conséquentes, une concentration nautique et humaine circonscrite qui laisse intact le vieux village. En remontant le canal, à gauche se trouve toujours le quartier des Tonkinois, avec ses maisons patriciennes et bourgeoises, l’ancien phare, l’église. Les premiers bars et restaurants ne se trouvent qu’en amont, à partir du pont, pour ne pas troubler l’ambiance bon chic du XIXe siècle de la rive droite. À main droite, la rive des Calabrais offre une façade balnéaire clairement datée du XXe siècle. En témoignent le Café de Paris – y prendre son petitdéjeuner – et l’Hôtel Bellevue et d’Angleterre où séjourna le héros d’Ernest Hemingway qui raconte son séjour ici dans Le Jardin d’Eden.À lire pour la scène de pêche au loup dans le canal ! Sur cette rive plus républicaine et touristique, la mairie, des restaurants, des boutiques et, en arrière-plan, le marché de rue, les poissonniers. Plus loin, les arènes. Sur un quai comme sur l’autre, il y a toujours quelque chose à voir sur l’autre berge, pour rêver, dans l’ambiance aujourd’hui sans-époque, toujours aimable. Et, au choix, près du feu vert ou du feu rouge de l’entrée du chenal, le spectacle banal et grandiose des bateaux qui rentrent, suivis jusqu’au port par des nuées de gabians assourdissants. Même avant qu’on invente le tourisme, c’était déjà beau.
Calabrais (es) et Tonkinois (es)
Rue de l’Amour ! Rive droite, cette ruelle au nom prometteur menait jadis aux bords en friche de l'étang, aujourd'hui parking et port de pêche. Pour se retrouver à l’abri des regards, les amoureux doivent désormais aller plus loin, marcher jusqu’à l’Espiguette et ses dunes (gare à la lunette du sémaphore !). Au Grau du Roi, on peut se laisser aller à imaginer des histoires d’amour à la West Side Story, ou Roméo et Juliette...
Ce ne sont ici ni Sharks ni Jets, Capulet ou Montaigu, mais Calabrais et Tonkinois. Cela pour l’absence d’un pont ! Le Grau du Roi n’était que deux hameaux face à face jusqu’à la construction d'un pont tournant assez solide pour résister aux assauts de l'eau salée, des coups de mer et des célèbres crues du Vidourle. Avant il n’y avait qu’un bac à péage, mû par une simple corde tendue entre les deux rives le long de laquelle on se hâlait. On pouvait facilement laisser entrer et sortir les bateaux de pêche mais le trafic était interrompu par mauvais temps. C’était peu pratique. Du coup, les populations des deux rives se fréquentaient peu et, même, comme le relate Alain Albaric dans son très bel ouvrage sur la ville (Le Grau du Roi, éd. Vent du Large, en vente dans les librairies locales) : « en l’absence de pont, le canal séparait plus qu'il ne liait, opposant deux mentalités distinctes et rivales, objets d’une mutuelle dérision. Sur la rive gauche, la plus peuplée,
les Calabrais, descendants de ces rudes Italiens venus ici retourner l’infortune de leur destin ; rive droite, avantagés d’un cagnard exotique, c’étaient, drapés dans leur fierté de caste, les Tonkinois, de souche indigène dont la fréquentation des notables et desestivants tempérait quelque peu le langage et les moeurs. D’une rive à l’autre, on se renvoyait sarcasmes et quolibets, on se gardait de toute mésalliance’’.
À la fin du XIXe siècle, il fut même question de sécession, de création de deux communes distinctes ! Mais la construction d’un pont mobile, au début du XXe siècle, ouvrit la voie au grand mélange des populations.
Peut-être la rue de l’Amour fut-elle alors le témoin de certains de ces métissages – de mésalliances ? – entre Calabrais (es) et Tonkinois(es)...

















