Destination : Bassin de Sète - 1er jour ... SUITE
Port-Camargue années soixante
Dans les années 1960, les touristes d’Europe du Nord se pressent vers le Sud, mais l’autoroute du soleil s’arrête à Avignon. La Côte d’Azur est saturée et il faut de longues heures pour atteindre la Costa Brava, objet de tous les désirs.
Le Languedoc-Roussillon, malgré ses superbes plages, les regarde passer sur leur route vers l’Espagne. Alors, la Mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon (dite “mission Racine“) décide de mettre les bouchées doubles pour les intercepter : comblement des terrains marécageux, creusement de ports, surélèvement des sols, construction des réseaux assainissement, démoustication... L’objectif est de faire surgir des cités balnéaires qui concentrent la population estivale sur des espaces restreints préservant ainsi l’environnement entre ces pôles touristiques. Des concours d’architectes sont lancés puis on se met à travailler jour et nuit.
Tout à coup, les voies rapides bordent la côte et les voies secondaires glissent vers les futures stations. Le littoral nouveau peut naître enfin ! En 1963, la Chambre de commerce et d’industrie de Nîmes saisit l’opportunité de s’intégrer dans les projets de la Mission. Jean Balladur, chargé d’inventer l’unité touristique Palavas / Grau du Roi, va s’occuper de la coordination des travaux. Il profite de son expérience à la Grande-Motte pour développer un langage architectural novateur et souple. Port-Espiguette sera le premier village marin des temps modernes : deux presqu’îles scindées en plusieurs branches, qui multiplient les logements, leurs terrasses et leurs jardins privatifs, avec parking d’un côté et bateau à flot de l’autre. Un plan en arborescence, tout en lignes
courbes et ondulantes. Le plan éclaté de Port-Camargue répond au plan quadrillé, traditionnel, du village du Grau-du-Roi, auquel s’adosse la station. En front de mer, le long de la plage, on trouve campings et résidences hôtelières. En 1968, on construit une digue au large de la pointe de l’Espiguette pour dévier la flèche d’alluvions du Rhône qui menace de fermer la baie et le port de pêche du Grau du Roi. Les travaux s’étalent ensuite de 1969, du creusement des bassins, à 1985, quand la fin de la deuxième tranche des marinas siffle la fin de cette urbanisation aquatique. En 2002, la ville du Grau-du-Roi prend le relais de la CCI pour gérer le port. Près d’un demi-siècle plus tard, difficile de nier la réussite de Port-Camargue. Une invention architecturale reconnue, une économie florissante. Avec 5000 places à flot, c’est premier port de plaisance d’Europe et le second au monde, après San Diego aux USA. D’abord dirigée par Jean-Marie Vidal, l’un des rares skippers languedociens de renommée nationale, la station s’est fait un nom auprès des aficionados des courses de voile. Les propriétaires de marinas viennent de toute l’Europe, et chacun garde jalousement son pied-à-mer. Les sociétés liées à l’activité nautique génèrent un chiffre d’affaires de près de 7 millions d’euros : la station vit, pense, mange, dort “nautisme“.
C’est l’une des premières en France à avoir obtenu la certification environnementale ISO 14001, et on se promène dans les 80 hectares du plan d’eau avec une navette électrique. Pour autant, alors que l’usager est plutôt un propriétaire de (relativement) gros bateau, on cherche encore àdémocratiser l’accès à l’eau, à rajeunir la clientèle avec des propositions plus légères, moins onéreuses, plus faciles d’accès : kayak, aviron, sports ludiques… ou flottilles financées par les comités d’entreprises.
Hélène Scheffer
Grande-Motte la précolombienne
Du sable, donner naissance à une ville : le rêve de la Grande Motte. Avec cinq mètres de haut, cette petite dune – toujours amoureusement entretenue près du port – était, en 1963, à peine plus grande que ses voisines. Mais cette motte était le point culminant de cette partie de cordon littoral, entre l’étang de l’Or et la baie d’Aigues-Mortes. Inspiré par le mouvement Bauhaus de l’entre-deux guerres, l’architecte et urbaniste Jean Balladur – à qui vient d’être confiée par l’État la tâche de construire ici une station nouvelle – apprécie le travail et les formes libres du Brésilien Oscar Niemeyer auteur de Brasilia, capitale de béton moulé. Jean Balladur est aussi passé par le Mexique, où il a découvert les pyramides de Téotihuacan. Loin des tombeaux égyptiens, ces pyramides sont des odes à la puissance de la vie, des hommages au dieu-soleil ou au dieu serpent. Cette forme va supplanter celle des grands immeubles rectangulaires qu’il a d’abord dessinés, car, dit-il, « elle transpose le relief des collines absentes, sans brutalité ». Les pyramides deviendront le symbole de la ville nouvelle, l’une des sept cités portuaires nées de la Mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, plus connue sous l’appellation de mission Racine, du nom de son responsable. Mais d’abord, il faut construire les bassins et les quais pour les bateaux. Les premiers dragages débutent en 1965, et en juillet 1967, le port est inauguré. Mistral, tramontane ou vent marin, Jean Balladur a observé les vents. C’est à partir de l’angle que font leurs bissectrices qu’il choisira l’orientation : N/S pour les quais, E/O pour les pontons.
Même chose pour le premier quartier à sortir de terre, le Levant. Partout, dans la ville, les bâtiments serviront aussi à protéger les plantations, omniprésentes, qui vont adoucir l’aspect minéral des constructions en béton. Les stations créées par la mission doivent inventer une industrie touristique balnéaire et populaire balnéaire et populaire. Jean Balladur a un cahier des charges serré : 25% de résidences collectives, 25% d’hôtellerie, 25% de campings, 25% de résidences individuelles. Fidèle à ces directives, Jean Balladur privilégie la fluidité piétonne. Partout, des allées larges, des avenues amples pour donner de l’air. Comme le baron Haussmann dans le Paris du XIXe siècle, on joue avec les perspectives. Avec le paysagiste Pierre Pillet, Balladur crée de grandes coulées vertes. Tamaris, oliviers de Bohème, micocouliers, caroubiers, mûriers, pins parasols, palmiers, verdissent peu à peu un paysage jusqu’alor s consacré à la vigne et à la lande maritime. La hardie
sse des formes et l’intervention de sculpteurs donneront immédiatement une image de marque à la ville nouvelle : la passerelle cycliste, découpée pour le soleil de la Saint Jean, la Grande Py ramide et son ornement de toit rappelant l’aigle de Bonelli qui niche au Pic Saint-Loup, visible en arrière-plan, la petite église aux courbes adoucies, ou encore le nez et le képi du général de Gaulle, découpant les balcons de l’immeuble ommodore…
La station, devenue commune indépendante en 1974, vit toute l’année : 8.300 habitants l’hiver, jusqu’à 120.000 l’été. Autour du chantier naval qui produit les catamarans de croisière Outremer, la zone technique repart. Un projet d'extension portuaire est à l’étude, et le Trophée Clairefontaine ou le salon du multicoque amènent d’autres usagers de la mer. Réhabilitée, la ville vient de recevoir le label Patrimoine du XXe siècle.
Hélène Scheffer

















