Destination Espagne
10 AOÛT - ENTRE BLANÈS ET BARCELONE :
ARRIVÉE AU VIEUX PORT
41°30' – 2°27'E
À cause d'Épicure (voir chapitre précédent), nous voici donc partis à 11 heures. Trop tard. Le vent était déjà levé et on l'a eu dans le nez, de plus en plus fort et avec de plus en plus de vagues contraires jusqu'à Barcelone. Au total, 7 heures de barre au moteur avec la grand-voile étarquée au maximum pour essayer de se caler le moins inconfortablement possible sur l'eau. Bien sûr, à la voile, on est censés tirer des bords. Mais quand on a la chance d'avoir une réservation au Real Club Nàutic de la capitale catalane, on se doit d'arriver avant la nuit. Le calendrier est l'ennemi du marin, on le sait…
Plus ça allait, plus les vagues étaient hautes et courtes et ça a été la douche (d'eau tiède, heureusement) jusqu'au bout : ça tape à l'étrave et le vent rabat jusqu'à l'arrière. Et aussi les vagues scélérates qui claquent sur le flanc et là, c'est plus des embruns, c'est de la flotte direct, par litres. Le doghouse du Laertes protège bien, certes, mais tout ce qui dépasse – le dos et au-dessus des épaules – est rincé. Sa carène en flûte de champagne ne tape jamais, mais sa taille-basse lui fait jouer parfois les sous-marins comme un Requin de la grande époque.
Comme il faisait beau et qu'on séchait tout de suite, nous sommes arrivés à Barcelone en statues de sel. Sans avoir pourtant mérité le sort de la femme de Loth ainsi punie pour s'être retournée sur Sodome et Gomorrhe en flammes... Ici, la vie est beaucoup plus douce et aucun châtiment divin ne s'est abattu sur nous.
DANS LE PORT DE BARCELONE, Y A DES MARINS QUI...
Entrer dans un grand port est toujours une grande émotion. On se souvient des premières fois à Toulon ou à Gènes, où on se sent bien petits à côté des porte-avions, porte-conteneurs, porte-croisiéristes géants... au milieu desquels il faut savoir se faire oublier. Ici, il était trop tôt pour que les ferries des Baléares ne fassent encore relâche, alors tout c'est bien passé avec pour seuls voisins les petits navires de touristes pour la visite du port.
Bien entendu, nous avions choisi le Vieux Port plutôt que le port olympique, plus moderne mais moins en centre-ville. Dans le bassin, il y a deux clubs nautiques, le RCMB et le RCNB, "Royaux" tous le deux : l'un est "Maritimo", l'autre "Nautico". C'est au second que nous avions réservé. Inutilement, car pendant tout notre séjour de quatre jours, il y a eu de la place dans les deux bassins.
Comme tout le monde (nous étions les seuls), nous avons attendu l'ouverture de la passerelle piétonnière (à l'heure et à la demie) qui donne accès au vieux port. Quand elle s'ouvre, des centaines de piétons bloqués regardent passer le Laertes et applaudissent la barreuse un peu échevelée (mais pas livide au milieu des tempêtes…), qui a l'air de revenir des 40e rugissants ou d'un bain dans les salins d'Aigues-Mortes...
AUX PIEDS DE CHRISTOPHE COLOMB
Après, tout est facile, on est attendus, aidés... comme toujours, club royal ou pas. Une place en bout de ponton côté chenal et c'est le paradis : vision du cockpit sur la Rambla del Mar, assez loin pour la tranquillité des oreilles, assez près pour le bonheur des yeux. Au fond, la statue de Christophe Colomb que les Barcelonais revendiquent autant que les Génois, alors que seuls les Portugais lui ont donné sa chance... Puis les superbes bâtiments des autorités portuaires de la haute époque de Barcelone.
Il y a peu de ports comme cela où être dans son bateau le soir vaut une chambre au Ritz sur la place de la Concorde (nous n'avons jamais essayé !) : Marseille, Toulon, Gènes... un plaisir autant esthétique qu'intellectuel par l'histoire qui se déroule devant les yeux.
LA CLASSE... PAS SOCIALE
Un tour à la capitainerie de Real Club Nautico de Barcelona : accueil parfait, installations somptueuses : salons avec cheminées pour les retours de mer en hiver, collections de maquettes, de demi-coques, de tapes de bouches et de guidons de clubs prestigieux, photos anciennes... Presque Newport. Mais pas de pantalons blancs ni de blazers bleus à écusson en vue. Cela est réservé aux cérémonies officielles, pas imposé aux visiteurs. Polos, shorts et docksides salés acceptés. Tenues de bain fluo et tongues, un peu moins.
C'est un peu vieux-jeu, mais il est bon de trouver des lieux où le beau, le raffiné, le respect des valeurs marines réunissent des propriétaires de somptueux coursiers des mers du siècle dernier et de jeunes navigateurs fauchés sur des bateaux bricolés. Deux types d'embarcations qui se côtoient dans le bassin. Et, de plus, ce port est trois fois moins cher que les autres que nous avons connus ces derniers temps. Vous êtes dans le saint des saints de Barcelone pour un prix inférieur à celui d'un port-garage français comme... et encore moins cher que Cannes Port Canto.

















