Les Sémaphores veillent à nouveau sur nous
CAP CORSE : « AU-DELA DU BOUT DU MONDE »
La Marine nationale s'est décidée à réhabiliter les sémaphores. Sur le point d'être abandonnés, ils sont maintenant rénovés, équipés, gardés 24 heures sur 24. Descendants lointains des tours de guet romaines, génoises ou sarrasines, et plus proches des ancêtres équipés du télégraphe de Chappe (un mât, quatre bras et 301 positions possibles), les sémaphores centralisent aujourd'hui toutes les missions de surveillance (voir en page de droite) en liaison avec tous les services concernés par la circulation maritime, le sauvetage, la pollution, les pêches, le trafic de drogue et de clandestins
Selon l'endroit où il se trouve, chacun a un rôle particulier, mais aussi une architecture, une histoire, une position géographique et des guetteurs sémaphoriques, marins bien particuliers. Un exemple parmi les 19 de Méditerranée française, Capo Grosso, en Corse.
Le sémaphore du Capo Grosso, à l'extrême pointe de la pointe du cap Corse
gère un intense trafic commercial et fait face à des conditions météorologiques dantesques dans une situation de solitude et d'isolement uniques. Un endroit où il faut s'accrocher.
Tempête. Gris comme le ciel et blanc comme la mer ce jour-là. Tempête, c'est la mascotte du sémaphore du cap Corse, un chat venu un jour y élire domicile.
Le Libeccio monte, monte. Il ne reste plus qu'un voilier en vue, grand largue, en fuite vers la partie abritée du cap, côté Mer Tyrrhénienne, où le coup de vent annoncé ne lève pas de houle, où l'on peut mouiller face à la côte en sécurité.
Devant la porte du sémaphore, Tempête, entre les pieds du maître Stéphane Duprez miaule comme le vent dans les antennes. Dedans, le premier maître gille Azara prépare le café sans chichis. « Faites vos prises de vues extérieures maintenant, dit-il, on va devoir bientôt amener les couleurs à cause du vent ».
Photos, donc du sémaphore planté sur le Capo Grosso, tour de contrôle sur un mamelon dénudé, sous un plafond de nuages gris et ondulants, réplique mouvante de la falaise de schiste qui tombe à pic dans une mer qui moutonne déjà serré. En plein mois d'août.
« Si vous voulez monter sur le chemin de ronde, c'est le moment. A partir de force 7, ce sera interdit ».
Photos, donc sur l'étroit balcon qui domine une houle maintenant profonde. « Les nouveaux qui arrivent ici sous-estiment la hauteur des vagues. A 110 mètres, il faut regarder les bateaux passer dans la vague pour apprécier le vrai état de la mer » commente encore Gilles Azara.
Et ici, ça monte vite. Encore plus vite et encore plus fort que partout ailleurs en Méditerranée. Plus qu'au cap Béar, disent-ils. Un effet venturi exceptionnel sur ces falaises du cap Corse. « Quand la météo annonce force 8, on a 9 ou 10 ».
POSIDONIES COLLEES AUX VITRES
Le record de vent a été établi à 214 km/h, dernier chiffre donné par l'anémomètre avant qu'il ne soit emporté Ceux qui ont installé les éoliennes sur les sommets juste derrière ont mesuré jusqu'à 240 km/h. Et 300 jours de vent pas an. « A Bonifacio, ils en ont 365, plaisante Stéphane Duprez, mais les records de puissance sont pour nous ! »
Au point que les équipes peuvent rester enfermées sans autorisation de mettre le nez dehors, mêmes sur les marches du perron, pendant trois jours de suite. Seule exception pour la relève. « Sinon on devient fous ! »
Sur la passerelle de veille, tout bouge, les vitres plient sous la force du vent. Lors des grosses tempêtes, les posidonies et le sel viennent se coller dessus et bouchent la vue. Un comble ! A la moindre accalmie, l'équipe de veille sort gratter ce qu'elle peut. Mais ça recommence aussitôt.
« Vous voyez, le parking en bas, on a mis un muret côté au vent et une glissière sous le vent. Trois voitures avaient été emportées dans la mer, dont celle de la femme du chef de l'époque, retenue par miracle par les quelques buissons qui veulent bien pousser dans la pente ! ».
Le Libeccio monte encore. Il faut rentrer dans la salle abritée. Le veilleur de quart est en train d'appeler un cargo, à peine visible sur la ligne d'horizon embrumée. Identité, longueur, jauge, cargaison, destination Puis un grand yacht. Puis un autre cargo. La minutieuse routine.
Sur l'écran de l'ordinateur, la carte de ce coin de Méditerranée au trafic commercial intense : golfe de Gènes, Provence et Côte d'Azur, jusqu'à la Toscane.
L'homme de quart met des noms sur les points signalés par le radar. Vers le sud et sur le versant occidental du cap Corse, les signalements sont peu nombreux. Essentiellement des yachts. Au nord et côté oriental, les points sont les uns sur les autres.
« C'est le Canal de Corse, entre la Corse et les îles italiennes, Capraia et Elbe. Qu'ils viennent du nord ou du sud, de Marseille, de Gènes, de Livourne, de Naples, de Malte, tous passent par là. Il y en a plus de 80 par jour » explique le premier maître.
PRESQUE LE RAIL D'OUESSANT
Gérer ce trafic est la mission principale du sémaphore du Cap Corse
, en relation avec celui de Sagro, un peu plus au sud, vers Bastia. Ce n'est pas le rail d'Ouessant mais peu s'en faut. D'ailleurs, devrait être bientôt signée une convention tripartite France-Italie OMI (Organisation Maritime Internationale) qui instaurera une "recommandation de route" aux navires de commerce. Ces recommandations ne seront obligation que pour les navires des deux pays signataires mais elles permettront d'engager la responsabilité des bâtiments des autres nationalités qui n'en tiendraient pas compte et entreraient en collision.
La collaboration entre les deux rives de la Mer Tyrrhénienne est indispensable et ancienne. Elle s'en trouvera renforcée. D'ailleurs, un cours de langue de Dante est donné aux nouveaux arrivants pour favoriser les échanges avec les nombreux navires italiens qui naviguent sur cet autoroute maritime.
Les autres missions, à part la surveillance du respect des eaux territoriales par les pêcheurs, sont les mêmes que pour les autres sémaphores : sauvetage, lutte contre les pollutions, le pillage des sites archéologiques marins, signalement de navires suspects de contrebande, trafic de clandestins, terrorisme la routine, quoi.
En bas, le café attend. Plusieurs étages à redescendre. D'abord l'escalier métallique en hélice peint en bleu "cabine de plage à Deauville" par les équipes qui en sont fières, puis dans la avec salon partie ancienne du bâtiment dont le toit en ogive a été conservé un élégant escalier de tomettes rouges, presque bourgeois, qui contraste avec la batterie d'ordinateurs façon Star Trek ancienne version. Au plafond, on devine encore l'ancienne ouverture par laquelle on passait la "marionnette" articulée du télégraphe Chappe d'antan.
ECRANS PLATS ET JEUX VIDEO
Encore quelques marches et on arrive à la partie consacrée à la vie des équipages, aux allures de pavillon de banlieue : cuisine nickel, coin salon avec canapés simili, TV et console vidéo.
« Aux guetteurs sémaphoriques de ma génération, la Marine nationale envoyait des livres. Maintenant, c'est des écrans plats et des jeux vidéo ».
Avec en permanence deux équipes de trois de service pour trois jours et qui se relaient par quarts de quatre heures, il faut rompre la monotonie de la vie dans ce sémaphore "au-delà du bout du monde" comme l'appelle le premier maître Azara.
Ici, à 10 km du premier hameau, à 30 km de Macinaggio
, ville bien calme en dehors de la saison touristique, à une heure de Bastia, il n'y a RIEN. Juste un bout de lande maigre et la mer. Et le vent.
Autrefois, le chef et son adjoint vivaient ici avec leurs familles. Sans école, sans loisirs, sans vie sociale. Trop dur. Tous vivent maintenant à Bastia. Même si, comme pour le maître Duprez, le compagne travaille aussi dans le sémaphore.
Alors que les phares se vident de leurs gardiens, les sémaphores « qui ont leurs lumières à l'intérieur » comme le dit Gilles Azara, ont besoin d'hommes et de femmes efficaces, motivés et heureux de faire ce travail, même dans des coins aussi reculés, ventés, superbement solitaires que le Capo Grosso.
Le Libeccio est monté d'un cran de plus. Le drapeau a été amené. Le chat Tempête est bien au chaud, au sec et au calme. Sur la route de retour quelques marcheurs inquiets du sentier des Douaniers se hâtent vers le petit port de Centuri.
Christophe Naigeon

















