Destination Espagne
1er ET 2 AOÛT - EL PORT DE LA SELVA :
DES MOINES ET DES THONS
42°20'N – 3°12'E
Nous n'avons pas passé la nuit à Porbou, nous passons Llança, trop proche, et gagnons El Port de la Selva, à moins de 10 milles de là. Pour la première fois, nous faisons l'expérience de l'accueil à l'espagnole. Parfait. Et des Clubs nautiques ibériques. Chics, mais pas snobs. Grands ou petits, ce sera toujours le cas dans les dix escales que nous avons sélectionnées. Et des prix catalans. De deux à quatre fois plus qu'en France, y compris Cannes, Porquerolles… Nous mènerons l'enquête pour comprendre pourquoi. En attendant, nous profitons du lieu, avec club-house, piscine, installations sanitaires parfaites, Wifi gratuite, bosco jour et nuit sur le ponton…%20(Copier).jpg)
El Port de la Selva est un très bon abri de belle saison. Après, trop exposés, les pontons d'accueil en béton restent vides. Quant aux mouillages dans la baie, les ancres tiennent mal dans la vase. De tous les ports du cap de Creus, c'est le site le plus exposé à la tramontane. Lors des tempêtes d'automne et d'hiver quand le vent du nord monte à 150 ou 180 km/h, il y a tellement d'embruns que les maisons du bord de mer, les rues et les bateaux sont blancs de sel. Nous faisons dès le premier après-midi l'expérience des caprices de la météo locale. Un violent orage balaye soudain la baie. Trombes d'eau, canonnade et éclairs incessants, rafales à 40 nœuds...
DES BÉNÉDICTINS OBSERVATEURS
El Port de la Selva est une cuvette, basse en fond de baie, haute sur les bords à l'Est et à l'Ouest. Un
couloir à vent. Pourtant, il y a "toujours" eu là un port avec des pêcheurs. C'est que là, malgré les conditions météo très dures, il y a ici un phénomène bien curieux. Un voici l'histoire.
Il y a sur les hauteurs en face du village d'El Port de la Selva, un imposant bâtiment de pierre nue avec deux tours carrées. C'est le monastère de Sant Pere de Rodes dont l'origine se perd dans de multiples légendes et dont les premières traces officielles remontent à l'an 878...
Sévèrement fortifié et assez haut pour surveiller les arrivées d'indésirables par la mer, le monastère a une vue imprenable sur la baie. Les moines bénédictins qui y vivaient au XVIe siècle, tout en montant la garde, observaient aussi sur la mer un bien étrange ballet : du printemps à l'automne, il voyaient entrer dans la baie des bancs de thons qui, après un tour de piste, repartaient vers le cap de Creus.
Venus du Golfe du Lion, en France, ces thons longeaient la côte vers Cerbère, entraient dans la baie d'El Port de la Selva - et seulement celle-là - et, une fois franchi le "Cap Horn" (cap de Creus) du coin, ils filaient ensuite tout droit vers les Baléares. On explique ce phénomène par la présence de bancs de sardines et d'anchois qui, suivant cet itinéraire, entraînaient derrière eux leurs plus féroces prédateurs, les thons.
LA PÊCHE À L'ART
Sans savoir tout ça, nos moines observateurs eurent l'idée de les capturer au passage. Ils financèrent la confection d'un grand filet communal pour organiser une pêche collective. Ce filet n'était pas une madrague comme il y en avait à Saint-Tropez ou à Bandol, senne tournante tirée par deux bateaux en mer. Ici, il s'agissait d'un "art" : le filet part du bord de l'eau et, tiré vers le large par une barque à rame, il décrit une boucle et revient au bord... après avoir encerclé une partie du banc. Ensuite, les pêcheurs ramènent le filet sur la plage et se partagent le butin.
Miguel Puignau Mallol, un vieux pêcheur, possède un trésor d'archives sur cette époque où les pêches étaient plutôt fructueuses. Du XVIe siècle aux années 1950, la tradition a perduré. Miguel se souvient que sans son enfance, après une telle pêche, le "patron" répartissait les prises en marquant chaque tas de poissons d'un objet personnel appartenant au destinataire. Manière de couper court aux contestations.
Aujourd'hui, la pêche à l'art a été abandonnée car les installations portuaires semblent gêner la ronde des thons dans la baie. Ici comme ailleurs, la pêche est en difficulté.
AUTREFOIS, LA VIGNE
Mais, comme du côté français des Pyrénées-sur-mer, les pêcheurs étaient aussi des vignerons car le poisson seul ne nourrissait pas son homme. Sur les collines pelées qui entourent aujourd'hui la baie, il y avait autrefois des vignes. L'arrière-pays est une immense sculpture de pierres empilées en murets, en restanques, en cabanes, dans une incroyable architecture, savante et titanesque. Le port exportait son vin à bord de grandes tartanes qui mouillaient dans la rade.
Avec le tourisme, la vigne a disparu. Les estivants ont assuré le complément de revenus et le port a créé des emplois. Puis le déclin de la pêche a suivi... Et pourtant, un verre de blanc avec une tranche de thon, ça on aime !
Dans les petits bistrots de ce joli bourg pas du tout abîmé par le tourisme et où il fait bon se promener, on trouve bien entendu les tapas légendaires. Mais attention, ici et partout, il y a du meilleur et du pire. À El Port de la Selva, on vous recommande un grand café-tapas populaire, sans chichis mais magnifiquement placé, la Bella Vista, qui sert des plats parfaitement frais et bien cuisinés "famille", à se partager pour picorer à deux, y compris les paellas prévues pour un. Car il faut comprendre qu'en Espagne le rituel entrée-plat-dessert n'est pas du tout un dogme. Et le "Vin de la casa", pas cher du tout, est franchement acceptable. Dernière chose, on peut manger presque à n'importe quelle heure du jour et fort tard dans la nuit.
Un dernier conseil : si votre bateau vous permet de vous mettre nez au quai, du ponton d'accueil votre cockpit vous offrira une superbe vue sur la ville et la baie.













