Destination Québec ... 3ème jour suite : Kegaska
TROISIÈME JOUR (2) : KEGASKA, LA FIN DE LA ROUTE
Deux heures après l’escale de Natashquan, nous arrivons au bout du monde. De ce monde que l’on maîtrise en voiture, où l’on va librement de village en village, pourvu que la neige nous laisse passer. À Kegaska, la route s’arrête. Au bord de la grande plage qui arrondit le fond de la baie, un panneau met fin à la Route 138 qui relie ce village de 130 habitants au reste de la Province et permet d’aller plus facilement chercher du travail à Sept-Îles ou Québec quand la saison de la pêche est finie.
Là, sur le quai où nous abordons à la fin d’une journée ventée, restent encore deux bateaux armés de ces grandes nasses en cloche pour attraper les crabes des neiges. Bientôt, ils iront à sec. Ici, contrairement aux ports plus au Sud, la mer sera gelée. Les énormes glaçons – ou petits icebergs – venus de l’Arctique et poussés par le courant du Labrador, viendront s’échouer dans les roches, ajoutant encore à la difficulté de naviguer. La neige viendra aussi, parfois cinq ou six mètres d’épaisseur, et le Bella Desgagnés interrompra ses rotations, généralement vers la fin janvier.
DES TRÉSORS D’ENFANCE
Gary Anderson et Chandra Nadeau nous attendent dans une voiture taillée pour l’adversité. Ils sont anglophones, comme toute la communauté de Kegaska et la plupart des villages plus au nord sur cette partie de la Basse-Côte Nord du Saint-Laurent. On plaisante : « la France ne va pas plus loin que la route ! ».
Ils aiment leur pays, ces deux-là. Nés ici. Ils en connaissent tous les recoins. Ils voudraient bien nous les faire tous partager mais l’escale est courte. Alors, ils sortent leurs trésors. Après être passés devant l’église anglicane avec une laque en mémoire de disparus en mer, on sort du hameau pour s’engager dans la forêt qui longe la côte. À un kilomètre, une crique où les sapins s’accrochent aux rochers. C’est presque un petit lac de mer, avec, au fond, les îles entre lesquelles le Bella a slalomé pour venir jusqu’ici. La paix totale. Un lieu qu’on sent habité de souvenirs d’enfance, de baignades, de sorties en canoë, de pêche et de chasse aux phoques, aux oiseaux migrateurs quand ils viennent au printemps envahir l’estuaire et la baie du Saint-Laurent et nicher sur la mousse qui couvre les rochers.
Des coins comme ça, il y en a des centaines, sans doute de plus secrets, qu’on garde pour soi, comme les coins à champignons où les bassins à truites.
UNE ÉPAVE COMME UNE SCULPTURE
Le second trésor se trouve à l’autre extrémité du village, au bout d’un chemin qui devient vite trop étroit pour la voiture toute grinçante des branches qui grattent la peinture comme les ongles sur le tableau noir. Stop. On ouvre les portes comme on peut et on s’engage à pied en direction du bord de mer. Là, juchée sur l’un de ces rochers de granite rose, une sculpture de fer rouillé, une épave de caboteur échoué là – on dit que le capitaine était ivre – et que le temps a réduit en esquisse de navire : une proue percée d’un hublot, un mât de charge, quelque haubans. C’est tout, mais tout est dit, c’est un bateau. Tourné vers la mer, il n’y retournera pas. Il est devenu monument à la mémoire des centaines d’autres navires coulés entre la cailloux affleurants, ronds comme des dos de baleines mais dévoreurs de coques.
Steve et Chandra aimeraient que le tourisme se développe un peu, que les gens comme nous qui passons sur le Bella puissent s’arrêter un jour ou deux, que quelque chose soit fait pour que la route ne serve pas qu’aux marchandises ou à l’exil, mais aussi aux visiteurs car « c’est si beau, ici ».
Nous ne nous arrêterons pas davantage. Le capitaine du Bella fait une nouvelle fois la manoeuvre délicate pour s’arracher à ce quai trop petit entre les récifs trop serrés, mais le navire, conçu pour évoluer au millimètre, s’en va vers ces contrées où il n’y a plus de route, là où est sa véritable vocation. Le seul lien avec le monde.
Textes et photos de Djinn et Christophe Naigeon

















