Destination Québec ... 5ème jour suite : Blanc Sablon
CINQUIÈME JOUR : BLANC SABLON, VOISIN DU LABRADOR
Ça y est, nous sommes arrivés au bout de la route. Maritime, car la route terrestre, elle, reprend son cours. Blanc Sablon, comme tous les ports depuis Kegaska, n’est pas relié au reste de la Basse-Côte Nord du Saint-Laurent dont il est le dernier maillon québécois, mais se trouve rattaché au réseau routier de la province du Labrador qui commence à quelques kilomètres.
Certes, la route est longue pour rejoindre Québec en passant par le Labrador (30 heures en voiture), mais c’est toujours plus court qu’en bateau et, avec des camions, il n’y a pas de rupture de charge. Du coup, ici, tout ou presque vient via la province anglophone, la voisine riche de pétrole et de gaz.
LE CANTON DE BREST
Pour l’Europe, les liaisons aériennes sont plus faciles, plus courtes et moins chères en passant par Terre-Neuve et la Grande-Bretagne (Saint-Jean / Londres), accentuant encore l’influence anglophone sur ce point avancé de la province francophone. Francophone ? Ici, très nombreux sont ceux qui portent des noms bien français et ne parlent que l’anglais.
Réjean Dumas, notre guide, directeur général des services de la communauté de communes, nous raconte que les Français installés ici sont allés chercher des femmes à Terre-Neuve. Des anglophones. Et souvent, pour les enfants, la langue “maternelle” a prévalu, bien que la seule école soit l’école française. Cela Réjean Dumas y est d’autant plus sensible qu’il annonce avec fierté être de la lignée du grand Alexandre.
Grâce à la Loi 101 qui oblige à la traduction en Français, les réunions du conseil communautaire qui se font en langue anglaise ne font pas totalement perdre l’idée que Jacques Cartier, le découvreur, avait appelé ce lieu le Canton de Brest !
Farouche partisan de la construction d’une route vers l’Ouest au-delà des 70 kilomètres existants, Réjean y voit des arguments non seulement économiques et sociaux, mais culturels. Le goudron au service de la langue...
VOS GUEULES, LES BALEINES !
Ce bout de route vers l’Ouest, nous le prenons avec lui. Nous traversons plusieurs bourgades à l’habitat dispersé le long de la mer autour de belles pelouses : Blanc Sablon, Lourdes-Blanc Sablon, Brador, Middle Bay... 1300 habitants au total. Il y a ici un grand hôpital, un centre dentaire et tous les services qu’on peut attendre d’une cité moderne. Le Bella y conduit souvent des passagers des autres ports moins chanceux qui n’ont pas de médecins, de dentistes, de radiologie ou d’hôpital. Pour les urgences, il n’y a que du personnel infirmier.
Réjean nous montre la maison où il a grandi, tout au bord de l’eau. « L’été, les baleines viennent ici, tout près, en suivant les bancs de krill. Quand j’étais petit, dans cette maison, pour pouvoir dormir, on fermait les fenêtres la nuit tellement ça chialait et ça piaulait fort ! Vos gueules les baleines, on veut dormir ! Il y en avait parfois une centaine, sans compter les rorquals à bosse, les marsouins, les thons... ». Pas de chance, nous sommes passés en septembre, les cétacés sont à une quinzaine de milles nautiques au large.
LA TAÏGA, POUR BOTANISTES GOURMANDS
Mais on se console avec le paysage. La Taïga. Finies les forêts de bouleaux et de sapins, ici la roche du bouclier canadien (qui couvre 90% du territoire de la province et près de cinq millions de kilomètres carrés en Amérique du Nord) ne porte aucun arbre, sauf dans des creux abrités, près des lacs. Le plateau érodé par les glaciers là où il y avait autrefois (précambrien) des volcans, est couvert d’un tapis très dense – et fort doux aux pieds – de mousses, de lichens et de multiples plantes à baies (confitures !!) entremêlées, presque tissées entre elles pour mieux résister au vent et au froid. Si l’on n’a pas peur de se noircir les doigts et les dents, il fait bon herboriser à plat ventre en profitant de ces délices offerts par la nature depuis les premiers humains.
Avec le temps radieux dont la météo nous gratifie après la grisaille d’hier, le spectacle infini de cette nature brute laisse rêveur.
LA RIVIÈRE DES BELLES AMOURS
Mais nous reprenons la route, longeons une plage sur laquelle on dirait qu’il a plu des pierres énormes, peuplée d’oiseaux (parmi eux des macareux superbes), puis passons devant le petit port de pêche de Brador, seule communauté vivant encore de la mer.
Le ruban d’asphalte monte et descend parfois vertigineusement (jusqu’à 19% !), tantôt longeant des baies où s’abritaient les navires des marins pionniers, grimpant sur les hauteurs pour découvrir, au fond du paysage, le dernier pli des Appalaches, ou traversant des rivières comme celle des Belles Amours, en souvenir d’une jeune fille noble amoureuse d’un matelot, rejetée par sa famille et installée ici.
Nous n’irons pas au bout des 70 kilomètres de cette route, il est temps de revenir au Bella pour embarquer. Un dernier coup d’œil à l’îlot Bremen où atterrirent en catastrophe en 1928 les aviateurs allemands Huenenfeld, Koelh et Fitz-Maurice sur un Junker W-33. Lieu de pèlerinage pour de nombreux touristes d’outre-Rhin.
Et le Bella rebrousse chemin, nous portant vers les escales où nous n’avions fait que des arrêts nocturnes et qui nous restent à découvrir de jour.
Textes et photos de Djinn et Christophe Naigeon


















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