Destination Québec ... 6ème jour : St Augustin et la Romaine
SIXIÈME JOUR : SAINT-AUGUSTIN (PAKUA SHIPI)
ET LA ROMAINE (UNAMEN SHIPU)
Le Bella Desgagnés est reparti dans l’autre sens, vers l’Ouest / Sud-Ouest et, 55 milles nautiques plus loin, nous arrivons à Saint-Augustin alors que le soleil commence à baisser sur l’horizon et repeint tout en doré. Ce qui s’offre à nos yeux alors que nous
entrons dans un long chenal entre deux reliefs boisés n’est pas un spectacle. Pour nous,Européens, c’est un mythe. Tous les films (Oh !, “La Rivière du Sixième Jour”), quelques bons vieux westerns et des films de trappeurs, nos lectures d’enfance (même Davy Crocket...) sont dans ce paysage : des montagnes douces, des forêts épaisses, des chutes d’eau, des cascades de sapins qui descendent jusqu’à l’eau, des rochers où s’échouent des bois flottés, des rapaces qui tournent dans le ciel. On ajoute un canoë, un feu de camp avec un saumon qui grille et quelques chemises à carreau (non, pas la guitare !) et on y est. On a envie de revenir, d’entrer dans l’image. Sauf que, dans l’image de Saint-Augustin, le trappeur blanc est absent. Pakua Shipi, le nom innu, est un communauté des Premières Nations.
ON PEUT SE CONTENTER DU BONHEUR
Le “port” est minuscule : une jetée deux fois plus courte que le bateau, un hangar, deux grands réservoirs de fioul. De là part une route de terre qui s’enfonce dans la
forêt. Un bus scolaire avec un petit groupe qui revient d’une excursion sur le Bella, deux gros 4x4 où s’entassent les bagages, les Innus rentrent au village. Nous suivons leur piste à pied sur un kilomètre, espérant l’apercevoir, mais nous renonçons. À Pakua Shipi, tout à fait exceptionnellement, personne ne nous attend. Alors, nous optons pour quelques pas sur la berge, entre roches et troncs blanchis, et écoutons le bruit de l’eau, de la forêt et de ses habitants. Il faudrait être une brute pour ne pas rêver.
Une heure, assis sur un pin mort, les pieds dans le sable mouillé, à regarder le soir venir, les verts jaunir, les roches rougir et l’eau tendre un face-à-main à cette beauté indienne. On a même droit à un arc-en-ciel qui jaillit de la colline, comme une éruption, alors qu’un grain s’abat un peu plus loin, dans cet archipel en labyrinthe.
Demain, dans l’autre communauté innue de La Romaine, nous chercherons à savoir. Ici, nous nous contentons du bonheur. Parfois, ça suffit.
LA “RÉSERVE DES INDIENS”
Le bonheur, est un peu moins au rendez-vous de La Romaine, alias Unamen Shipu. De Saint-Augustin, nous avons sauté les escales de La Tabatière, Tête-à-la-Baleine et Harrington Harbour, déjà visitées et nous avons atterri dans un village qui
paraissait semblable aux autres, avec des maisons de bois (ou imitation), dispersées, avec leur pelouse sans clôture, la voiture, le quad et le motoneige garés devant.
Mais notre guide Innu, Alexis Lalo, nous conduit jusqu’à la “réserve indienne”. Il n’emploie pas les mots politiquement corrects – la communauté Innue – pour désigner le quartier réservé autogéré par les anciens coureurs de forêts sédentarisés ici depuis 1956. Visuellement, la différence avec le quartier des Blancs se remarque à des maisons plus uniformes et des herbes folles autour. Autrement, il y a une école équipée de tableau électroniques, un bel hôpital, des services publics, une maison communautaire (mairie), le tout flambant neuf et généreusement dimensionné, une maison des jeunes, une radio locale... et même un aéroport géré par le groupe et son chef de bande, Abélard Bellefleur, élu pour un an, selon des lois propres aux Premières Nations auxquelles le gouvernement fédéral a permis cette exception. Voilà pour l’approche communautariste propre aux pays anglo-saxons, à l’Amérique en particulier.
MÉTABOLISME OU DÉSESPOIR ?
En revenant de l’aéroport, nous demandons à Alexis ce que sont ces traces de pneus en zig-zag sur l’asphalte. Ce sont des souvenirs des slaloms en voiture auxquels se livrent des jeunes désœuvrés alcoolisés. On entre dans le vif du sujet. L’ennui, l’inactivité, le chômage, l’alcool, la drogue. Pourtant, une loi spéciale interdit toute vente d’alcool (a fortiori de drogue...) dans la Réserve. Même le Bella Desgagnés sur lequel nous naviguons ne vend pas de bière, et le vin est réservé – aux heures des repas – au restaurant des “pensionnaires” comme nous.
Comme dans toute prohibition, les produits illicites arrivent quand même et enrichissent des trafiquants. La contrebande vient par bateau ou par avion. Les passeurs sont connus, mais la communauté ne dénonce pas les siens..jpeg)
Pourquoi les Innus sont-ils particulièrement victimes de l’alcool (l’eau de feu qui décimait les Indiens dans Lucky Luke...) ? Un métabolisme différent ? C’est une thèse qui s’applique aussi à la prévalence du diabète, de l’hypertension et de l’obésité. L’alimentation des Blancs, fort différente de celle des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs qu’ils étaient ici il y a peu de temps, y est sans doute pour quelque chose.
Mais d’autres y voient – en plus ? – le déracinement physique et culturel, le sentiment d’être sorti des bois pour tomber dans un piège. Dans un livre fait par des membres de la communauté de La Romaine et exposé à la bibliothèque du Bella, il est question du “piège” dans lequel sont pris les Indiens de la Réserve : enfermement territorial, enfermement dans le groupe qui a perdu de sa raison d’être hors du nomadisme et de la pleine nature, enfermement
artificiels, y compris la télé et les jeux vidéo, autres addictions.
« Les parents n’ont pas l’habitude de contrôler leurs enfants » dit Alexis. « Dans notre culture, la nature était un éducateur exigeant. Ici, ils ne savent pas quelles valeurs inculquer ».
CHACUN SON ENFERMEMENT
« La réserve devait nous protéger. Elle nous enferme. Notre espoir, c’est de nous mélanger aux Blancs. Il n’en était pas question au début. Maintenant, on commence à se fréquenter, c’est bien. Il faut que nous sortions de notre cercle, que nous voyons le monde, pas seulement celui de la télé » poursuit Alexis avec passion. Une centaine de Blancs, plus de mille Innus à Unamen Shipu. Cela suffira-t-il à faire que les enfants de la Réserve retournent à l’école qu’ils désertent ? En tout cas, lui, il se démène pour rendre à ses frères la « fierté perdue » dans ces mornes cités où ils ne sont que locataires
des maisons uniformes qui leur sont allouées. Cela non plus, ce n’est pas leur mode de vie. Contraste. Là même où la route est marquée par les gymkhanas “du samedi soir”, Alexis nous arrête en bord de forêt. Là, une tente de tissu montée sur des branches. Dedans, un tapis de rameaux de sapin frais, un poêle à bois. « Chaque année, dans ces tentes que nous construisons dans la forêt, nous cherchons à nous ressourcer, à renouer avec ce que nous sommes, à retourner chasser ». Deux semaines, un mois, à revenir aux fondamentaux sociaux et spirituels des Innus. Et nous, petits Blancs ignorants d’Europe, nous pensons à ce que nous avons vu hier à Pakua Shipi. Cette nature somptueuse qui n’avait aucun secret pour les habitants de ces corons où ils vivent aujourd’hui. S’il vous plaît, emmenez-nous là-bas, faites nous partager un peu de ce que vous savez avant de l’oublier, faites nous sortir de notre enfermement à nous, hors les murs que sont la performance, les marchés, l’individualisme, l’arrogance technologique, nos addictions à nous. Une sorte de... tourisme – oh, le vilain mot ! Mais quoi d’autre ? – qui ne détruirait pas ce qu’il admire ni les gens qu’il rencontre.
Textes et photos de Djinn et Christophe Naigeon

















