Destination Québec ... 7ème jour : Port Menier
SEPTIÈME JOUR : PORT MENIER, NATURE ET CHOCOLAT
Nous ne ferons décidément pas escale à Havre Saint-Pierre. À l’aller comme au retour, le Bella Desgagnés est arrivé au port à 4 h 15 du matin et reparti à 6 h 15. Avec, de surcroît, un ciel bouché les deux fois, ni photos ni rencontres possibles. Notre chronique quotidienne aura donc raté une marche... Disons simplement que cette relati
vement grande ville (plus de trois mille habitants) a démarré avec la pêche à la fin des années 1850 pour se tourner, comme Sept-Îles, vers l’industrie minière. Fin de l’histoire, pour nous.
Cap, donc, direct sur l’île d’Anticosti. Après les centaines d’îlots que nous avons vus au cours de cette croisière, elle fait figure de géante : aussi grande que la Corse ! Et 230 habitants ! Tous regroupés à Port Menier, où nous atterrissons au bout d’une digue immense (1.200 mètres), la plus longue d’Amérique du Nord. Pourquoi ? C’est que le reef (ou rif), c’est-à dire la bande côtière immédiate, est une chaussée de méchants cailloux qui ont déjà causé plus de 500 naufrages autour d’Anticosti. Mieux vaut donc se tenir à distance.
850 CHEVREUILS PAR HABITANT
Dans le môle en “U” qui termine cette longue digue routière, le Bella s’amarre à côté d’un remorqueur et d’une grande barge chargée de troncs de sapins. L’odeur de l
a mer est masquée par un fort parfum de résine. Anticosti, extrêmement boisée, exporte ses arbres.Nous partons avec Danièle Morin, spécialiste de la faune, tombée en amour de cette île qu’elle ne quitte plus depuis 30 ans. Il faut dire que la faune, ici, est toute particulière. Dans la ville, dans les rues, devant les maisons – toujours des villas espacées sur des pelouses ouvertes – on croise des chevreuils qui paissent tranquillement, viennent voir si vous n’avez pas quelque friandise à leur donner et repartent brouter les plates-bandes du voisin. Anticosti en a recensé environ 200.000. Plus de 850 par habitant ! 25 au kilomètre carré ! Moins farouches que des chèvres, ils en ont la voracité et l’agilité pour grimper partout où ils peuvent pour se nourrir. Sans grillage autour, une plante, un arbuste n’ont aucune chance de pousser. Le nombre de chevreuils est tel que l’écologie s’en trouve bouleversée : des espèces d’arbres sont en train de disparaître, les pins de la forêt sont taillés par le dessous – pour les plus grands – comme des arbres de Noël, et – pour les plus petits – par le dessus en forme de cônes.
OUTARDES, RENARDS & CIE
Ici, pas question de replanter les forêts éclaircies pour l’exploitation du bois. Pour avoir une chance, il faut se servir des arbres de la périphérie pour solidement clôturer et tuer autant de ces bêtes voraces que l’on peut trouver à l’intérieur. Des battues sont organisées pour limiter le nombre de chevreuils, mais leur population augmente sans cesse. Autre rencontre à proximité des habitations : deux renards noirs. Tranquilles également, au point de se laisser approcher à une dizaine de mètres. Eux aussi ont de quoi manger. À un carrefour, un groupe d’outardes (ou bernaches, des oies brunes à tête noire) se balade
en cacardant sans souci. Et encore, au bord de l’eau, cent espèces d’oiseaux, en forêt, des lièvres, des ragondins, des martes, des castors et, bien entendu, de grands orignaux qui commencent à manquer de nourriture, les seuls dont la population est en baisse.
Avec ces gîtes de forêt et des maisons de gardiens de phare aménagés pour accueillir les visiteurs côtiers, Anticosti a de beaux atouts pour la chasse et la pêche, les raids et les bivouacs en forêt. Sur le quai d’embarquement du Bella, le commissaire de bord, Roberto, collecte les fusils des passagers pour les mettre à l’abri dans le bateau, pendant que la grue charge les 4x4 maculés de boue qui reviennent de parties de chasse.
LE CHOCOLATIER PATERNALISTE
L’autre particularité de cette île immense est d’avoir appartenu à Henri Menier, héritier des chocolateries françaises fondées en 1816 qui inventèrent en 1856 les tablettes de chocolat et devinrent la plus grande entreprise du secteur au monde jusqu’en 1914. Anticosti, où les traces humaines
remontent à 3.500 ans, fut d’abord la propriété d’un certain Louis Jolliet qui l’avait reçue en cadeau de Louis XIV. Elle a été achetée en 1895 par le magnat du chocolat.
Henri Menier est l’archétype de l’industriel richissime, un peu fou et totalement paternaliste du XIXe siècle. Il construit un premier port, bâtit le début d’une ville. On voit encore sur le front de mer des maisons de bois construites sur le modèle savoyard, avec des toits largement dépassant pour la neige et, au rez-de-chaussée, une écurie censée contribuer à chauffer la maison. Il n’y a que peu de neige à Anticosti et jamais de chevaux. Peu importe, il creuse des canaux pour drainer les marécages, fait des routes, crée une salle des fêtes avec le cinéma. C’est lui le seul employeur, le maître des lieux. Entre 1900 et 1905, iI se fait construire une immense villa de bois, avec piscine, générateur pour produire de l’électricité, chauffage central, une tour à télescope, jardin à l’anglaise, le tout dans un luxe absolu. Il y vient avec ses amis et des personnalités influentes qu’il conduit dans les rivières à saumon et à la chasse. Aujourd’hui, il ne reste rien du “château Menier” volontairement incendié en 1953.
DES GISEMENTS D’HYDROCARBURES
L’île, après avoir été vendue à une société forestière et papetière anglaise puis
à d’autres entreprises, a été finalement acquise en 1974 par le gouvernement du Québec qui a revendu des parcelles aux habitants. Exportant bon an mal an 50.000 mètres cubes de bois, l’île cherche à développer son tourisme de pêche et de chasse. Mais une autre forme d’économie, moins douce, se profile à l’horizon : des études sont actuellement menées pour y explorer des gisements d’hydrocarbures. Compatible, incompatible ? L’avenir le dira, mais on peut espérer que les chevreuils resteront pour longtemps le plus grand fléau d’Anticosti.

















