Bons baisers de St Tropez
Saint-Tropez n’est pas celle que vous croyez...
Le pouls de Saint-Tropez c’est la mer, sa force le vin, sa respiration le grand jardin des Maures. Mais la carte postale d’un charmant-petit-port-de-pêche occulte le passé singulier de l’un des plus grands ports de commerce et de construction navale du XVIIIe siècle. C’est surtout hors-saison qu’on le voit.
Comment résister à cette magnifique extravagance naturelle, toute en caps, en pointes, en criques, en anses et en baies ombrées de pins d’Alep, de chênes-lièges, de chênes verts, de pins parasols et d’arbousiers, à cette presqu’île qui déroutait déjà les marchands étrusques et grecs ? Loin des paillettes estivales, ‘‘aux ailes de saison’’ comme on dit joliment dans la langue du tourisme, Saint-Tropez raconte une histoire étonnante alors que nous oublions presque les manoeuvres d’approche tant est saisissant le spectacle de cette baie enfin débarrassée de ses yachts, beaux comme l’argent qu’ils coûtent, mais que l’or de la règle maritime indiffère..
Fi des mauvais souvenirs d’été, Saint-Tropez apparaît sur bâbord ! À cent cinquante mètres du rivage, l’îlot de la Moutte est annoncé par sa tourelle cardinale Est. Le caillou, une butte granitique d’à peine trente mètres carrés surmontée d’une croix a déjà été habité, à l’âge du bronze et au début de celui du fer. Cousin lilliputien des îles d’Hyères, il appartient aussi au massif des Maures, vestige du continent pyrénéo-corso-sarde dispersé lors de l’expansion de la Thétys, la Méditerranée originelle. Il en est un sommet émergé. Une branche de corail cueillie ici fut donnée en cadeau à Catherine de Médicis en route pour ses noces lorsqu’elle fit halte à Saint-Tropez en 1600.
En surplomb de la plage, au coeur du somptueux parc planté de vignes et d’une palmeraie désormais plus que centenaire, on reconnaît, façade sable et voletsroses, le château de la Moutte, ancien domaine d’un ministre de Napoléon III, doyen de l’Académie, Émile Ollivier (1829-1913), aujourd’hui propriété du Conservatoire du Littoral. La pointe qu’on aperçoit plus au sud est celle des Salins avec sa plage fermée par la pointe du Capon. Au loin, le berceau de la baie de Pampelonne et, derrière les rangées de yachts au mouillage (180 hectares de posidonies ravagés
par les ancres, révèlent les satellites !), on devine les plus célèbres : Tahiti Beach, Coco Beach, Kay West, club 55, Bora Bora et Kon Tiki. Pour bronzer en regardant la planète people, c’est là ! Aux salins, les vrais oiseaux rares nichent dans la dernière zone humide du golfe, l’étang des Salins. Cet ancien marais salant romain est une ressource exceptionnelle pour le maintien de la faune et de la flore terrestre et aquatique. Nous dépassons la Pointe de la Rabiou et la petite plage des Parcs de Tropez, bijou paysager où Borelli fit construire avant 1900 un château oriental que l’on aperçoit audessus des pins parasols. À l’ombre des lauriers roses, dans le parfum des eucalyptus et des roses anciennes, jouxtant des débauches architecturales, on devine les plus discrètes villas des années soixante qui conservent encore quelques arpents de vigne. Vestige qui rappelle le mariage antique de la Méditerranée et de la vigne, comme cette épave d’un navire romain du 1er siècle av. J.-C., chargé de plusieurs centaines d’amphores de vin qui gît par là, par 33 mètres de fond. Les Romains avaient planté ici le cep et joué leur partition dans la folle épopée du commerce du vin, commencé trois siècles plus tôt par les Phocéens, fondateurs de Marseille et grands amateurs du jus de la treille.
Brisons-là l’amphore. On identifie déjà la pointe Saint-Pierre, Lo cap de la Vit en provençal. Ce lieu stratégique autrefois gardé permettait de surveiller les bateaux des envahisseurs qui, durant des siècles, ont rôdé sans répit dans les parages. Le 15 juin 1637, vingt et une galères espagnoles furent repérées par un certain Gaspard Martin. L’alerte qu’il donna lui valut une récompense de 21 livres ! Chaque année le 15 juin, une bravade, fête populaire avec force tambours et tromblons, commémore la victoire des Tropéziens sur les Espagnols. Voilà l’anse des Canebiers, sa plage et son mouillage. Son nom vient de cannabis sativa, canebe en provençal – qui a donné Canebière, à Marseille. C’est le chanvre, cultivé à partir du XVe siècle pour les vêtements, mais aussi des cordages et des voiles des bateaux de commerce qui affluaient alors à Saint-Tropez. Les Canebiers en étaient le port secondaire, pour les navires en quarantaine, les bateaux de commerce, de guerre et… de contrebande
Côté Est, se cache la villa sans doute la plus célèbre du monde et la plus modeste du lieu :
la Madrague. Bien avant les années cinquante, la Nouvelle Vague et initiales BB, c’était le lieu dévolu à la pêche à la madrague, long filet utilisé pour piéger les bancs de thon en migration le long des côtes. Ils y étaient nettoyés avant de partir pour Toulon et Nice. L’exploitation d’une madrague par un patron, le Roy (Rey en provençal) était soumise à la bonne volonté du Roi de France qui délivrait une lettre-patente. Sur la rive Ouest de l’anse, au ras de l’eau, le cimetière marin. Bannou Pan Deï, épouse hindoue du célèbre Tropézien le Général Allard y regarde la mer
aux côtés de Roger Vadim et d’Eddy Barclay. À gauche de la villégiature de « ceux qui passent leur mort en vacances » comme chantait Brassens, la petite plage des Graniers et les vestiges du bar de la série Sous le Soleil. Au-dessus, la Citadelle édifiée au XVIe siècle. Il n’en persiste que ce qui est visible côté mer. Profitons-en. La citadelle n’a pas toujours été chère au coeur des Tropéziens qui se la sont vue imposer, puis ont exigé et obtenu sa destruction, l’ont vue reconstruire, puis transformée par Louis XIV en asile pour les vieux soldats et les invalides. C’est désormais le musée naval. À voir à terre. Bientôt. Ça sent l’écurie… une première vue sur la ville en passant devant la Ponche (la Pointe) et ses deux tours qui enserrent la plage du vieux port des pêcheurs : d’abord la Vieille, puis le Portalet qui a accueilli Roger Vadim et Brigitte Bardot pour le tournage du mythique Et Dieu Créa la Femme en 1956. Et enfin le môle Jean Réveille – hydrographe de renom –, grand bras-promenade qui enlace le vieux port. Le feu rouge, inauguré en 2001, reproduit à l’identique celui qui inspira, à la fin du XIXe siècle, le peintre et marin Paul Signac.
La capitainerie est à tribord, dans sa tour du Quai de l’Épi. Après les formalités, vous pouvez profiter de la carte postale : au fond, les jolis pointus du port des pêcheurs, dont quelques-uns encore en activité écoutent les conversations des anciens qui farnientent sur le banc des mensonges. Et, derrière la rangée des yachts – et heureusement aussi des superbes voiliers classiques –, la palette de maisons à l’italienne, ocres, sienne, jaunes, d’o ù émerge le clocher paroissial et son délicat campanile. On est à Saint-Tropez ! Qui a dit petit port de pêche ? Saint-Tropez a donné bien des hommes à la mer, pêcheurs, mousses, corsaires, généraux, capitaines au long cours et aventuriers.
En 1802, Bonaparte y créa l’École d’Hydrographie de France destinée à former navigateurs et professionnels de la mer. Mais à la fin du XIXe siècle, le bateau à vapeur et le chemin de fer brisèrent brutalement l’élan.
Loin le temps des Tropéziens corsaires qui trois siècles plus tôt défendaient la côte. Loin le temps où les sommités étrangères en peine dans la tempête venaient se réfugier dans son port, comme l’expédition du Japonais Tsunenaga Hasekura, en route vers Rome, qui vînt s’y abriter en 1615 et institua ainsi les premières relations officielles franco-nipponnes. Oubliés les officiers de la Royale, le Bailli de Suffren et le Général Allard et les 80 navires que comptait
le port à l’époque de la Révolution française quand Barras débaptisa en Héraclée ce village de 3.629 habitants. Le trafic portuaire y était intense. Les petites embarcations chargeaient le liège, le bois, l’huile et le vin dont la région était grande pourvoyeuse, avitaillaient les grands navires de commerce mouillés devant.
Des chantiers de construction navale sortaient tartanes et trois-mâts de 1.000 à 1.200 tonneaux que la population, appelée au son des cloches et des tambours, venait, toutes affaires cessantes, haler pour la mise à l’eau. Fleuron de la marine marchande, la Reine des Anges, trois-mâts de seulement 740 tonneaux mais bête de course au large, est né ici, quai de l’Annonciade, en 1860. La marine à voile arrive alors à son apogée et à sa fin.
MAI 68, ARRIVE UN HOMME SANS TÊTE
Histoire du martyr romain Torpetius, dit Saint-Tropez Lorsque vous arpenterez les rues de la ville, vous interrogeant sur ce buste évocateur d’un corsaire de cinéma, c’est Caïus Silvius Torpetius, ou encore le Chevalier Torpès. Cet intendant estimé de l’empereur Néron avait la garde de Saint-Paul, apôtre capturé. Le prisonnier convertit son gardien. Néron, qui ne plaisantait pas avec ces choses-là, fit mettre à mort le félon à Pise. Mais, miracle connu, les lions se couchèrent à ses pieds. Plus rare, la colonne à laquelle il fût ensuite attaché pour être fouetté à mort se brisa, tuant le bourreau. Mais la décapitation lui fut finalement fatale le 29 avril 68. Le corps du martyr, déposé dans une barque en compagnie d’un coq et d’un chien fut abandonné à l’embouchure de l’Arno. Le courant ligure fit le reste. Le 17 mai 68, l’embarcation s’échoua sur le rivage du lieu qui prendra plus tard le nom de Saint-Tropez quand l’affaire sera connue et reconnue. Le coq et le chien, censés picorer et dévorer le cadavre, n’y avaient pas touché. La tête de Torpetius est conservée à Pise où se rend chaque 29 avril une délégation de Tropéziens.
HISTOIRES DE CLOCHERS
Une vieille querelle avec Sainte-Maxime ! Usurpation, encore. Saint-Tropez a imposé son patronyme au détriment de l’ancienne capitale de la baronnie de Grimaud dont il était pourtant le vassal. Le Politique vaincu par l’Écono mie. Le château des Grimaldi commençait à s’écrouler quand Saint Tropez bâtissait sa prospérité navale. Encore une histoire de voisinage ? Savez-vous pourquoi le clocher de Saint-Tropez a un cadran de pendule sur trois côtés seulement et pas sur sa face nord ? Parce que les Tropéziens ne voulaient pas que les Maximois leur “volent” l’heure… Clochemerle n’est pas qu’en Beaujolais et les histoires de clocher sont bien universelles
LE RÉVEIL DE LA BELLE ENDORMIE
Les artistes ont redonné vie à la ville « C’est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l’eau comme un coquillage, nourries de poisson et d’air marin et qui produisent des matelots. » Guy de Maupassant
années plus tôt, le peintre Signac qui cherche un mouillage pour son voilier Olympia est frappé par la beauté du port. Aussi, telles les marraines des contes de fées, Maupassant et Signac vont révéler au monde et réveiller à elle-même la belle endormie. Avec le déclin du port, il ne lui reste plus que son climat et sa lumière, ses vignes et son lien paysager avec le massif des Maures. Avant la plaisance on n’y pratique que la navigation de délassement.
Avec Seurat, Paul Signac a donné naissance au pointillisme et a fondé avec Picabia le groupe des Impressionnistes scientifiques. Il a grandi sous l’influence des impressionnistes de Montmartre et
co-fondé le Salon des Indépendants qui, en 1905, provoqua un séisme ! Quand il découvre Saint-Tropez, il s’installe dans un cabanon près de la plage des Graniers puis achète en 1897 sa célèbre villa La Hune. Elle devient, avec la villa Demière où s’est installé Manguin, le lieu de rencontre d’artistes. En 1904 y séjourne Henri Matisse, en pleine gestation du Fauvisme et bientôt en route pour Collioure, autre port et ville-lumière. Il peint ici Madame Matisse en kimono, La Place des Lices et brosse sur la plage des Canebiers les esquisses de Luxe, Calme et Volupté. Ce sont les artistes, peintres et écrivains qui vont insuffler la nouvelle vie de Saint-Tropez bientôt mise en lumière par les cinéastes et les acteurs. Raimu ne devienne l’égérie de la marque et de la Nouvelle Vague. L’engouement continuera avec les Yéyés. Le Saint Trop’ des yachts commencera à naître.


















