Un patrimoine qui flotte
Marseille remet la barquette à sa place… d’honneur
Elles sont 502. Il y en a 133 à l’Estaque, 19 au Frioul et 232 au Vieux Port, 118 dans la rade sud et les calanques. Les barques de tradition marseillaises sont désormais comptées, fichées. On connaît leur propriétaire, leur histoire, leur usage, leur état. Barquettes, bettes, rafiaus, mourres, pilotes… chaque "pointu" a sa carte d’identité.
À quoi ça sert ? À réglementer ? À faire de la paperasse ? À lever des taxes ? Non. L’opération "recensement des barquettes" est destinée au contraire à valoriser, protéger, privilégier les embarcations typiques de Marseille, autrefois bateaux de pêche, aujourd’hui de plus en plus dédiés à la plaisance. Et bientôt outils de développement économique.
Car l’idée est multiple. Comme toujours, il y a de l’amour là-dedans. Depuis longtemps, des amateurs de belle marine pensaient que ces barques de travail faisaient partie, autant que les grands yachts, du patrimoine historique nautique. Des associations comme Leï Pescadou de l’Estaco, Avenir Traditions Marines ou Boud’mer œuvraient pour restaurer les "pointus" et convaincre leurs propriétaires de ne pas les abandonner pour des "baignoires en plastique".
Chacun ses goûts, mais ceux-là, c’est sûr, préfèrent le bois, l’étoupe et les peintures vives.
Des particuliers amoureux de leurs bateaux, des petits chantiers traditionnels (Scotto, Borg) ont repris le flambeau familial. Le lycée professionnel Poinso-Chapuis a lancé des formations de charpenterie marine.
Patrimoine culturel ? Difficile à faire admettre par les propriétaires. Un patrimoine culturel, ça ne prend pas de poissons, ça ne balade pas la famille le dimanche. Au contraire, ça demande des heures de travail pour gratter, calfater, reclouer, repeindre… Et puis, comment faire comprendre à un coureur du Tour de France qu’il doit pédaler sur une draisienne parce que cet ancêtre du vélo, en bois et sans pédales, fait partie de la Culture… Heureusement, on ne pêche pas moins de poissons avec une Ruoppolo de 1910 qu’avec le dernier-né des Jeanneau !
Il y a enfin les gros sous. Et les petits. Côté gros, c’est le tourisme. « Quand un car débarque des Japonais sur le Vieux-Port, vous croyez qu’il vont photographier Groupama de Franck Camas ou le Carpe Diem de monsieur tout-le-monde ? Non, ils vont tous voir les barquettes. C’est notre image, notre Tour Eiffel à nous » déclare Daniel Imbert, président d’Avenir Traditions Marines, l’un des acteurs du recensement.
La Bonne-Mère et le Fort Saint Jean ne sont pas l’essentiel aux yeux des visiteurs. Dans le cœur et l’imaginaire, la barquette, ses couleurs chatoyantes, ses formes rondes et son viril capian battent à plate couture les plus beaux empilements de pierres, aussi chargées d’histoire soient-ils. La barque et la voile latine racontent aussi bien la légende de Phocée.
Côté petits sous, il y a les projets, la possibilité pour les heureux et laborieux propriétaires de ces musées flottants de bénéficier de certains privilèges – encore à déterminer – pour amarrer leur trésor plus facilement et à meilleur compte.
Parmi les idées qui associent les préoccupations des uns et des autres : un appontement "vieille marine" bien en vue dans le Vieux Port – au quai des Belges à côté du marché aux poissons ? Ou dans la darse du futur Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée ? – vitrine attractive et pédagogique des différents bateaux "du cru".
Les milliers de touristes qui descendent de la Canebière, qui prennent les navettes pour les îles ou les bateaux-promenade vers les calanques, en plus de voir les pêcheurs arriver et les marchandes de poisson haranguer les passants, auraient sous les yeux un parterre de coques splendides, toutes sœurs, toutes différentes. En échange de quoi, les bateaux présentés devront avoir belle allure et un roulement entre les propriétaires devrait être organisé pour assurer un contact permanent et vivant avec les curieux.
L’idée est aussi de faire des animations : chants marins près des bateaux pour la Fête de la Musique, démonstrations de matelotage sur le port et dans les salons nautiques, sorties dans le bassin et dans la rade à toutes les occasions nautiques, comme les voiles du Vieux Port, la Journée du Patrimoine vivant, et, bien sûr, Septembre en Mer qui sera clôturé par la "Ronde des Capians"…
On attend avec impatience.
- Christophe Naigeon





