Notre île est singulière
NOTRE PORT DOIT RESTER PLURIEL
Sète est unique. Pour un marin de cabotage, habitué aux petits ports conviviaux ou aux grandes marinas, aborder Sète est une expérience nouvelle. Venant du large, vous avez déjà vu des cargos mouillés à un ou deux milles de là, sur les fonds de moins de quinze mètres qu'il y a ici.
En entrant par la grande passe de l'est vous avez contourné un pétrolier amarré aux grands coffres, les "camemberts flottants". Si vous avez pris la petite passe à l'ouest vers quinze heures, la flotte des chalutiers pressés de pointer à la criée vous est tombée dessus… et, dans les bassins, vous avez croisé un ferry pour le Maghreb, un paquebot rutilant où la croisière s'amuse. Sans parler des "sapinous", les barques des conchyliculteurs de Thau, qui passent à toute vitesse – sans doute pour rattraper une huître évadée des parcs –, des remorqueurs aux airs de bonnes brutes trapues et ces drôles d'araignées d'eau que sont les engins à touristes pour la visite du port.
La seule embarcation qu'on ne peut voir à Sète serait un porte-avions. Allez à Toulon pour cela. Enfin, vous avez trouvé place au pied du phare, vous pouvez passer la soirée à regarder tout ce monde travailler, se croiser, brasser de l'eau.
À Port Vendres ou Port la Nouvelle, on retrouve un peu de cela. En bien plus petit. À Marseille, qui a tout en plus grand – sauf la pêche, peuchère ! – les genres de marine ne se mélangent pas : les ferries ici, les cargos là, les paquebots là-bas, les plaisanciers, bien entre eux, au Vieux port. La ville cosmopolite n'a pas de mixité nautique. Alors que ce mélange-là est l'essence même, l'âme sin-gu-lière du port de Sète. Sète est plurielle, on vous l'a dit.
Avec quelques inconvénients, pourquoi les cacher ? Comme les bouteilles, les sacs en plastique, les morceaux de caisses en polystyrène qui flottent dans les eaux grasses accumulées au fond du port de plaisance. Comme cette houle qui se lève vers trois heures du matin au départ des pêcheurs et arrive parfois à faire s'entrechoquer mâts, antennes et girouettes ! Et pour les pêcheurs, n'est-ce pas une nuisance, ces plaisanciers qui, sous prétexte qu'ils ont sorti la voile, croient avoir la priorité sur un chalutier dont ils n'ont pas pris la peine de voir qu'il tirait un chalut d'un kilomètre et que la règle est de laisser passer le moins manoeuvrant ! Ou de comprendre qu'après douze heurs de travail en mer – par tous les temps – il faut arriver le premier à la criée pour tirer le meilleur prix de sa sueur ?
Oh, bien sûr, de campagne électorale en bataille institutionnelle et de bras-de-fer économique en querelles de personnes, on nous a fait et on nous refera le coup de vouloir – pour notre bien – nous séparer, nous opposer, nous diviser pour mieux régner. Ce ne sont pas les prétextes qui manquent : pollution, encombrements, cohabitation difficile, ambition du "haut de gamme", modernisation, rationalisation, économies, mise aux normes… Prenant le plan du port comme une carte d'état-major, il en est toujours pour dire que les autres doivent céder la place.
Bien sûr, le port de commerce est hors-concours dans le jeu de pousse-toi-de-là-que-je-m'y-mette. Personne n'a encore songé à virer tout le monde pour faire de Sète la plus grande marina de l'univers, de la gare au phare Saint Louis, de la criée Frontignan !
Mais le port de pêche, oui. La perspective du vieux port bouchée par une forêt de mâts, la criée aménagée en boutique de souvenirs, le canal royal en foire-expo des grandes marques du nautisme, ce serait non seulement moche mais contraire à toutes les tendances urbanistiques, touristiques et économiques. La Ciotat, Marseille, Palavas, de toutes taille les ports de la Méditerranée ont compris l'intérêt de préserver la cohabitation entre les bateaux de pêche et de plaisance, entre les vieux gréements et les yachts high-tech, entre les odeurs de poisson, de bois, d'époxy et d'huile solaire.
Apprenons plutôt à vivre ensemble, au port comme dans la ville, comme dans la vie. Que les plaisanciers s'amarrent tête-bêche, gâchent moins d'eau douce, surveillent les régurgitations de leurs réservoirs, contrôlent leurs eaux noires, choisissent mieux leurs antifoulings et vident leurs poubelles là où il faut ; que les pêcheurs ralentissent sur le dernier (ou premier) quart de mille, surveillent leurs caisses blanches et les rejets de gazole ; que les ostréiculteurs se croient un peu moins en compétition de off-shore ; que les pêcheurs à la ligne arrêtent de jeter des cannettes partout et de pisser – ou pire – sur le quai de la criée… Rien de bien compliqué.
C'est sans doute parce que c'est simple que c'est plus difficile à comprendre.
- Christophe Naigeon
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