Trains de vagues sur ville ferroviaire
Cerbère, autrefois ville-gare prospère ruinée par la disparition des frontières, des douaniers et des transitaires, a vu son port ravagé par une tempête. Mais reste un mouillage plein de charme.
Cerbère ne pouvait accueillir que quelques bateaux sur un ponton installé pour l'été. En 2009, aucune embarcation ne pourra s'y amarrer. La tempête du 27 décembre 2008 a démoli la digue, transporté ses blocs de pierre de plusieurs tonnes 40 m plus loin.
Pendant huit heures, des vagues entre six et douze mètres ont déferlé jusqu'au parvis de l'église. Pas une maison, pas un café du front de mer qui n'ait eu façade, fenêtres, vitrine, terrasse, bombardés par les pierres, arrachés par le vent, écrasés par les masses d'eau en furie.
De tous les ports de la Côte Vermeille, Cerbère était sans doute le plus exposé à ces énormes trains de vagues venus de l'est.
Si cet été le temps est au beau, tentez quand même un mouillage pour profiter du charme un peu nostalgique de cette ville à la drôle d'histoire.
LE CURÉ TROUVE DES SPONSORS
À droite en entrant, attention aux îlots Campagnies (ou Canadell), magnifiques pour une baignade comme pour un échouage ! À gauche, le cap Cerbère, connu pour son phare qui fonctionne grâce au soleil (presque tout le temps), son effet venturi en cas de vent (souvent) et son ressac en cas de houle (parfois).
De nuit, dans l'axe de l'entrée, si les traditions sont respectées, vous pourrez voir la grande rosace illuminée de l'église Saint Sauveur. Ce monument aux couleurs tarama et crevette vaut plus pour l'anecdote que pour l'architecture : à la fin du XIXe siècle, Cerbère, simple hameau de Banyuls, n'avait qu'une chapelle, insuffisante pour les élégantes bourgeoises et leurs maris en redingote. Un gros et riche producteur de vin de messe qui se trouvait également être le curé du cru, acheta des terrains communaux pour en faire don à l'église (un siècle après la Révolution…). Avec son bon argent et celui prélevé chez les notables en échange d'une place au nom des sponsors, il y eut donc une église digne de la bonne société, puis une école catholique et un orphelinat.
LOURDES ET NOBLES CATALANES
Autre "monument" qui ne peut passer inaperçu, le viaduc qui barre de ses piliers le flanc nord de la baie. Ouverte sur le monde par ses voies ferrées, Cerbère est restée enclavée jusqu'à une date récente, faute de voie routière. Ce n'est qu'en 1913 que la route Cerbère-Banyuls – 123 virages pour 10 km – sera inaugurée. Jusque-là, le trafic commercial avec les communes voisines se faisait à bord des lourdes et nobles catalanes. Imaginons couler dans les fonds des embarcations le jus des raisins vendangés sur les hauteurs de Cerbère, transportés à la voile vers les caves de Banyuls…
La corniche actuelle est plus récente. Belle ou laide, elle fait partie du paysage comme le centre de plongée et son incongrue façade à vitrail, comme les arches de la voie ferrée (construites par Eiffel), et… l'hôtel Belvédère du Rayon Vert où la bonne société faisait la fête (voir 4 Pas à Terre) avant que la Guerre d'Espagne de mette fin aux frivolités.
TRANSITAIRES ET TRIEUSES D'ORANGE
Depuis le creusement du tunnel vers l'Espagne en 1878, l'histoire de Cerbère est liée au train. Vins, minerais, fruits et légumes sont passés dans cette immense gare dont on prend la mesure en montant au premier virage sur la route de Port Bou. La frontière a
fait la richesse de Cerbère : 250 douaniers, des centaines d'employés des chemins de fer et d'ouvriers, et, surtout, jusqu'à 65 transitaires. Ceux-ci amassèrent des fortunes : chaque année pour la Saint Sauveur, ils se retrouvaient tous sur la place de la République et l'arrosaient de champagne… On raconte même qu'ils allumaient leurs cigares avec des billets ! Puis l'Europe sans frontières a cassé la machine à sous…
Vu de l'autre côté de la Lutte des classes façon Zola, une autre histoire : pour une différence de 23 cm dans l'écartement des voies françaises et espagnoles, passagers et marchandises ont du changer de train à Cerbère. Arrêt-buffet pour les uns, transbordement pour les autres. Pendant 80 ans, 5.000 "dockers" ont charrié 20 millions de tonnes d'agrumes et 15 millions de tonnes de marchandises diverses. La grève des transbordeuses d'oranges qui a duré presque un an a été la première mouvement social exclusivement féminin de l'histoire (voir cabotages.fr).
Grèves, revers de fortune, tempêtes, Cerbère ne s'est jamais laissé abattre. Une belle escale toujours riche de souvenirs.
Christophe Naigeon et Emma Chazelle
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