Les récifs artificiels
DES "LOTISSEMENTS" POUR LES POISSONS
À moindre frais, les ports peuvent devenir des usines à produire des poissons, tout comme des récifs artificiels s'ils sont conçus comme un véritable habitat adapté. Les Japonais font ça avec succès depuis plus de trois siècles.
Dépassé le vieux dicton pseudo-chinois : « donne un poisson à un homme, il mangera un jour ; apprends-lui à pêcher, il mangera tous les jours ». L'homme a tellement bien appris à pêcher que, bientôt, il ne mangera plus du tout. Il a tout raclé.
L'aquaculture ? Une alternative, certes, mais qui ne va pas sans poser des questions : concentration, alimentation, "additifs"... comme un élevage de poules. Même en bio et en pleine mer, les modifications induites dans les eaux naturelles par les apports massifs de granulés ne vont pas non plus sans soulever des interrogations. Et, si l'objectif est de fournir les quantités autrefois produites par la mer, on est loin du compte.
Alors, on arrête de pêcher et on attend les bras croisés que la nature veuille bien se refaire une santé ? Non, répondent les Japonais depuis le XVIIe siècle. Pendant qu'en France, Voltaire écrivait « il faut cultiver son jardin », les pêcheurs du Soleil levant disaient « il faut cultiver la mer » : ils remplissaient de pierres les vieux bateaux qu'ils coulaient devant leurs ports. Ils savaient que la création d'abris favorisait la production.
DU PARKING À L'USINE
« Aujourd'hui, le Japon investit chaque année environ 500 millions d'Euros à la création d'un habitat artificiel pour les poissons », explique Sylvain Pioch, ancien champion de chasse sous-marine, apnéiste, ingénieur en aménagements maritimes qui a fait sa thèse là-bas. « Les pêcheurs y participent en fonction du surplus de pêche réalisé grâce à ces aménagements. Si ça ne marche pas, ils ne paient pas », précise-t-il. La méthode porte à réfléchir.
Dans Cabotages.Coastwise 2008, nous avions montré, avec les chercheurs de l'aquarium Mare Nostrum de Montpellier que les ports créaient un milieu favorable à la prolifération de toutes sortes d'êtres marins (voir cabotages.fr). Le défi est de faire passer les ports de l'ère du parking à bateaux à celle de la production marine.
La généralisation des Ports Propres incite à aller plus loin, à y organiser un écosystème adapté aux espèces, à l'âge, à la position des uns et des autres sur l'échelle de la prédation.
Fort de l'expérience séculaire des Japonais et de ses observations personnelles, Sylvain Pioch propose aux ports non seulement de limiter l'empreinte écologique des constructions mais de faire en sorte que l'impact en soit positif pour la production halieutique. Cela, affirme-t-il, pour un coût qui ne représente guère que 1% du coût total des aménagements portuaires.
Pour Gérémy Pastor, thésard au CNRS-EPHE Université de Perpignan, les protections en enrochements permettent d'attirer, bon an mal an, de 30 à 109 fois plus de juvéniles que les habitats naturels et, a fortiori, qu'une digue à l'ancienne, lisse comme un quai.
PLUS QU'UN BÉNFICE COLLATÉRAL
Mais ce qui n'est qu'un bénéfice collatéral peut être amélioré. L'empilement de blocs standard ne correspond pas à une véritable gestion du milieu : les poulpes et les congres y vivent confortablement et se régalent des petits sars, loups et daurades qui croient y trouver abri.
Une digue comme l'épi Delon à Sète, les quais de Port la Nouvelle, les bords cimentés du Grau du Roi, ce sont des kilomètres de béton à transformer en "HLM" à faune et flore marines selon les besoins de chacun ; des kilomètres de fonds sableux où immerger des plaques de ciment superposées (voir photo) pour en booster la production ; des dizaines d'émissaires en mer à fixer par des cavaliers de béton (voir photo) où viendraient s'abriter les langoustes, les mérous...
L'éco-ingéniérie consiste à organiser des habitats pour répondre aux besoins d'un écosystème local : les petits dans des zones abritées peu profondes, les grands dans des cavernes à leur taille, les carnivores ici, les brouteurs là, tenir compte de ceux qui aiment la lumière ou l'ombre, l'eau calme ou plus agitée, les besoins des femelles qui pondent. C'est un travail de précision. Finis les récifs artificiels de première génération, à base de buses et de poteaux télégraphiques.
Le premier suivi de récifs artificiels aux formes plus complexes réalisé devant Valras Plage a permis de vérifier que chacun produisait 200 kg de poissons par an et que le coût (environ 7.000 €) était amorti en quatre ans.
La multiplication de ces aménagements aboutit rapidement à une augmentation mesurable des prises par les petits métiers de la pêche et à la création d'emplois là où les ports permettent à des guides privés d'amener les amateurs pêcher à la ligne sur les sites. Sans parler des clubs de plongée qui y trouvent là des paysages certes artificiels mais une faune et une flore sous-marines bien vraie.
Alors, aménager les fonds pour réamorcer la machine à fabriquer des poissons ? Pourquoi pas.
Christophe Naigeon
UN "APPARTEMENT TÉMOIN" À MARE NOSTRUM ?
L'aquarium Mare Nostrum de Montpellier a procédé en avril dernier à l'immersion d'un récif artificiel dans l'un de ses bassins ouverts au
public. Le but de l'opération, monter qu'il y a « des idées qui marchent » pour renouveler la ressource halieutique. Interview de Nicolas Hirel responsable scientifique de l'aquarium :
Des récifs artificiels dans un aquarium... Ne le sont-ils pas déjà ?
Cette fois nous ne reconstituons pas un décor sous-marin. Nous montrons un objet industriel imaginé par des scientifiques pour répondre aux besoins des poissons, sans tenir compte de l'esthétique et montrer aux visiteurs qu'il existe des "choses qui marchent".
Un aquarium a-t-il vocation à se préoccuper de la pêche professionnelle ?
Notre vocation n'est pas seulement ludique - montrer de beaux poissons - ou pédagogique - expliquer le milieu marin - mais aussi informative : faire savoir que des gens cherchent des solutions, faire comprendre ce qu'ils proposent, ouvrir des perspectives sur l'avenir.
Est-ce une sorte d'appartement témoin à l'échelle 1/4 pour prévoir la faisabilité de la future implantation à Valras en novembre prochain ? Non. Ce n'est pas une expérience scientifique. Les conditions de lumière, de courant, de nourrissement et tant d'autres encore ne ressemblent en rien à celles du milieu naturel. Ces blocs attirent l'attention des visiteurs qui posent des questions. Nos bornes les informent. Nous ne sommes ni un musée ni un sanctuaire, mais un lieu de contact entre la mer et ceux qui l'aiment.






