L'église, amer, centre et vigie
Jamais le terme de "trait de côte" n’a été aussi bien porté qu’en Camargue. Sur cette horizontale monotone, l’église des Saintes Maries s’élève tel un mirage de cathédrale.
Vous avez passé les phares de Beauduc ou de l’Espiguette depuis longtemps. L’église des Saintes, est votre seul amer, posé sur la ligne d’horizon, puis, se rapprochant, sur un village blanc et bas.
Quant au Petit Rhône qu’en venant de l’ouest vous guettez pour éviter les bancs de sable de son embouchure, vous en percevrez la présence avant de le voir, caché dans la végétation : la couleur de l’eau change, les remous freinent ou accélèrent votre marche et
le Tiki III, bateau à aube qui emporte les touristes en balade sur le petit bras du delta.
De l’est, foncez sur l’église et peu avant les bouées qui délimitent la plage de ville, virez sur bâbord vers l’entrée du port. Un instant plus tôt, vous aurez vu à droite un bâtiment blanc en tronçon de cylindre, les arènes, élément fondamental de l’identité saintoise.
Bien que la proximité des grandes arènes romaines de Nîmes et d’Arles leur fassent de l’ombre, elles se maintiennent par la qualité des spectacles taurins, bouvines ou corridas traditionnelles.
Toros, chevaux, abrivados, flamands roses, pèlerinages, gitans… les Saintes sont riches en clichés, mais pour nous, elles sont le genre d’étape où "plus je reste, plus j’ai envie de rester". D’autant plus que port Gardian est un modèle du genre pour son accueil et ses installations.
DEUX BLANCHES, UNE NOIRE
Pièce centrale du paysage, de l’histoire, de la culture, des rituels religieux camarguais, marqueur pour tous ceux qui, pèlerins ou navigateurs, se perdraient dans ce monde plat et humide, l’église renvoie à la longue histoire – légende ? – fondatrice de la localité : les trois "Marie" – Madeleine, Jacobé et Salomé – proches de Jésus, chassées de Jérusalem avec d’autres proscrits, condamnées à errer dans un bateau sans voile ni rame.
Après une longue dérive en Méditerranée, elles auraient échoué en Camargue. Les "boat people" se dispersent tandis que Marie Jacobé et Marie Salomé, trop âgées, restent sur place avec Sara, leur servante. Sara, devenue patronne des gens du voyage, est la "femme à la peau noire" qui, dans la tradition gitane, guida leur migration des pays de l’est vers la mer.
Au VIe siècle est attestée la présence d’une chapelle construite à l’emplacement d’un autel de terre que les deux Maries auraient dressé. C’est à la fin du XIIe siècle que l’on situe le début de la construction de la nouvelle église, de type de l’architecture romane provençale, dont la fortification est renforcée à la fin du XIVe siècle.
Les deux Maries et Sara continuent d’être révérées à l’occasion de pèlerinages célèbres en mai, en octobre, en décembre.
L’AVANT PORT D’ARLES
Notre Dame de la Mer, Ville de la Mer, Commune de la Mer, les Maries, les Deux Maries de la Mer, les Trois Maries… avant de s’appeler les Saintes Maries de la Mer en 1838, la commune fut dénommée, dans les documents officiels ou par l’usage populaire, sous divers vocables.
Sachez, quand vous passerez les amarres à Port Gardian que vous êtes là dans l’ancien avant-port de la ville d’Arles… au IVe siècle avant JC. L’importance stratégique de la Ville de la Mer, mais aussi l’attachement que les comtes de Provence vouaient à ce lieu, objet d’une pieuse vénération, expliquent que ceux-ci témoignèrent constamment protection et sollicitude à l’égard d’une communauté isolée, pauvre, asservie à une nature souvent rude.
Terre isolée, hameau du bout du monde, soumis aux vents, aux flots, aux moustiques, aux fièvres des marais qu’on appelait pas encore le paludisme, aux maigres récoltes permises par les terres salées, la pêche y tenait traditionnellement une place essentielle, complétée par les apports de la chasse.
L’industrie du sel y constituait aussi au Moyen Age une source de revenus importante. Plus tard, taureaux noirs et chevaux blancs semblant y survivre, leur élevage s’est imposé. Attirant depuis toujours les pèlerins, et, depuis le début du siècle, les touristes, les Saintes Maries de la Mer ont connu un destin extra-ordinaire. Du large, vous le sentirez toujours : quelque chose attire vers les Saintes.
Guy Brevet
Jeanne Chemin





