La cité des aigles et des grues
Cet endroit où les montres de fer jouxtent une montagne en forme d’oiseau, où l’Histoire raconte des histoires de marins grecs d’ouvriers fiers de leurs mains est l’un de nos préférés, autant le dire. Son Port-Vieux en particulier.
Quand vous approchez par l’ouest, le Bec de l’Aigle masque les feux et la ville. Cette falaise ocre au profil cre
usée d’alvéoles – taffonis – dont le principal surplomb – parpèle – lui donne l’air d’un oiseau est un conglomérat – poudingue – de galets de rivières anciennes, "cimentés" par du grès et sculpté par le vent.
Passé le Bec de l’Aigle : les grues. Vous ne pouvez pas vous tromper, vous êtes bien à la Ciotat. Ces monstres sont la partie visible de l’âme de la Ciotat dont l’histoire résonne des chocs sur la tôle des navires, des raz de marée que provoquait chaque lancement de mastodonte au cœur de la ville.
Deux possibilités : le Port-Vieux ou le nouveau port, avec ses deux bassins dont les entrées sont aux extrémités opposées d’une digue commune. Quel que soit votre choix, la Ciotat, avec son charme fou de petite cité portuaire et son histoire industrielle tourmentée, est une très belle étape, du genre où on aime se faire bloquer par le mauvais temps comme par le beau.
DU BOIS À L’ACIER
Vous ne serez pas les premiers à apprécier l’endroit, il est habité depuis plus de quatre mille ans. En - 600 les marins Grecs, comme à Marseille et Agde, en firent un comptoir. Et, au fil des siècles, entre reculs vers les hauteurs et retours au rivage, sa population a suivi les flux et reflux de la paix et des invasions.
Civitas (ville, en latin), créée en 1429, devient Cieutat, puis Ciotat. Au XVIe siècle la cité grandit, sort de ses murs. Le XVIIe siècle est son âge d’or. Sa flotte surpasse celle de Marseille. Puis la Ciotat décline au profit de sa rivale voisine, jusqu’au boom de la construction navale au XIXe siècle.
En1835, le chantier Louis Benet y produit des navires en bois de 250 à 600 tonneaux et crée un atelier de machines à vapeur. Entre 1842 et 1846 sortent neuf gros vapeurs en acier. Puis un financier, Armand Béhic, rachète et dynamise les Ets Benet. Les records de longueur s’enchaînent : le Périclès, 53 m (1852), puis le Danube, 77 m (1854). À partir de 1916, les chantiers construisent et entretiennent la flotte des Messageries Maritimes de Marseille. À la fin de la Grande guerre, les chantiers occupent 14 ha, comptent 2.300 employés et peuvent construire simultanément deux navires de 150 m. Dans les années 1940, Jean-Marie Terrin rachète et modernise les chantiers sous le nom de Chantiers Navals de La Ciotat (CNC). Nouveaux records, comme le superpétrolier Al Rawdatain en 1970 : 332 000 t, 357 m de long et 57 m de large. Les chantiers navals emploient six mille personnes et font travailler deux mille sous-traitants. Survient alors le choc pétrolier de 1973, le dernier navire, le Monterey, sera lancé en 1987. Le rêve partira avec lui.
Comme un carreau de mine du Nord ou un laminoir de Lorraine, le site naval de la Ciotat aurait pu devenir une friche industrielle. Non, les Citoadins en ont décidé autrement. Pendant vingt ans, les anciens ouvriers ont occupé les chantiers abandonnés pour empêcher leur démantèlement.
QUAND LA NAVE VA, TOUT VA !
Un plaisancier qui ne serait pas venu depuis un demi-siècle ne verrait la différence qu’au genre de bateaux qu’on y voit sur les plateformes : les grands yachts rutilants ont remplacé cargos et paquebots, les matériaux composites l’acier, l’anglais le français : on ne construit plus des navires de commerce, on "refit" – restaure – les jouets de luxe de la haute plaisance. Peu importe, le fer avait bien remplacé le bois !
Comment est-ce arrivé ? Le secteur public associé au privé à travers la SEMIDEP (société d’économie mixte créée en 1995), a réussi à capter les bateaux de 40 à 80 m, nombreux sur la Côte d’Azur, qui partaient en réparation sur des chantiers italiens, espagnols ou maltais.
En 2007, 800 yachts de plus de 25 m étaient en construction ou en commande, 6.000 naviguaient sur les mers du monde, pour moitié en Méditerranée. Malgré la crise, ils devraient être 8.000 en 2015. Un marché assez grand pour que la Ciotat y trouve sa place moyennant quelques adaptations à cette nouvelle clientèle, notamment un "ascenseur" à bateaux inauguré en 2007.
Le succès ne s’est pas fait attendre : en 2008, 400 yachts ont été accueillis et les chantiers qui emploient aujourd’hui 550 personnes pourraient doubler leurs effectif d’ici 2016). Vingt-huit entreprises y sont implantées. En projet, une plateforme de moyenne plaisance pour les yachts de moins de 40 m.
Avec ses deux ports de petite plaisance, ses chantiers nouveaux, son Port Vieux et ses pêcheurs, la Ciotat n’a pas été contrainte à se jeter dans les bras du tout-tourisme ni de se déguiser en maria-pieds-dans-l’eau. Quand on prend son café au bar du port, il y a au moins autant de Citoadins que de vacanciers. Cela aussi, fait la différence.
Guy Brevet
Jeanne Chemin






